Le salon littéraire d’Oscar Lalo

Oscar Lalo, lors de son séjour au Québec
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Oscar Lalo, lors de son séjour au Québec

« La littérature nous tombe dessus comme une histoire d’amour, c’est-à-dire au moment où on s’y attend le moins. » Oscar Lalo est aussi sage qu’enfiévré quand il s’entretient de son rapport à la littérature. Un amour qu’il a proposé au narrateur de son plus récent roman, Le salon, dont l’existence est bouleversée par la rencontre avec la littérature. Le Devoir a rencontré l’écrivain genevois dans les bureaux de son diffuseur, à l’occasion de son passage à Montréal.

On le croirait d’abord hésitant, mais il n’en est rien : l’homme de lettres ne laisse aucun mot au hasard. Sa parole est ciselée, faisant résonner les graves de sa voix et la musicalité de ses phrases. Il faut dire qu’il jongle depuis fort longtemps — et de nombreuses façons — avec la langue. Immense lecteur, il admet, non sans un sourire, avoir emporté pas moins de quatorze livres pour son séjour de quelques jours au Québec. À choisir entre quelques caleçons supplémentaires et ce précieux bouquin d’une conférence de Jung sur Nerval, notamment, le choix lui semblait évident.

Vies antérieures

 

Si la lecture participe pour lui d’un élan naturel vers l’écriture, la parution de son premier roman est néanmoins arrivée tardivement — il a publié Les contes défaits à 51 ans. Faire paraître un livre constitue à ses yeux un engagement très sérieux, et il a mis du temps à assumer le processus : « L’art n’a aucun sens s’il n’est pas totalement indispensable à celui qui l’accomplit. Le passage à la publication survient lorsqu’on a vraiment le sentiment d’avoir quelque chose à partager. C’est une grosse responsabilité. »

Il serait bête de ne pas reconnaître, de toute façon, toute la richesse de ce qu’il nomme ses « vies antérieures ». Avec une pointe de regret, peut-être, il constate que l’écriture a toujours été là, comme un irrésistible appel : « Par cette multiplicité de métiers que j’ai pratiqués, tous professionnellement — j’ai été avocat, professeur de droit, auteur-compositeur-interprète, auteur dramatique, scénariste, réalisateur —, je pense qu’inconsciemment, tout ce qui m’intéressait, c’était l’acte d’écriture. Sauf que je m’arrangeais — je pense par couardise — pour que mon produit fini ne soit pas de l’écriture pure, mais au contraire diluée par la musique, un plaidoyer, une mise en scène… »

Heureusement, cette hésitation semble appartenir au passé : « J’ai une joie ineffable à écrire. Une joie totale. » On peut croire que le succès de ses romans contribue à le projeter dans un avenir où il écrit, « toujours à la main, par une nécessité d’artisanat », puisqu’il envisage déjà ses deux prochains romans, qui doivent mettre à l’épreuve sa « capacité à frôler le précipice entre ce qui doit s’écrire et ce qui peut s’écrire ». Ça promet.

Une arme puissante

 

Dans Le salon, le protagoniste et narrateur, orphelin de mère et émasculé par son père autoritaire, s’éveille à l’existence du haut de ses 39 ans, après avoir acheté, par un désir aveugle, un exemplaire à un euro de La tentation de saint Antoine, de Gustave Flaubert. Certaines circonstances l’invitent à se vulnérabiliser. Il se surprend à surpasser ses craintes, appréhendant alors l’homme ordinaire en lui. Sa transformation s’adoube à sa découverte de la littérature et, avec elle, invite son « attention sur ces spectacles infimes sans liens apparents avec [son] existence ».

Ainsi, la littérature change une vie. Elle peut, pourrait-on croire, changer le monde, aussi. Mais tout ça s’opère-t-il sans danger ? « La littérature peut être dangereuse », soutient Oscar Lalo, « parce qu’elle correspond à une attente. Chaque fois qu’on achète un livre, on a l’attente d’en ressortir grandi, d’une façon ou d’une autre. Et j’ai envie de dire, madame Bovary, c’est nous. Parce qu’on a tous, comme Emma, cette aspiration à échapper à notre condition en prenant un livre ».

Ce sujet lui brûle les lèvres, et l’auteur renchérit, de cette même fièvre qui le faisait chanter les louanges de la littérature : « Emma et son illustre ancêtre Don Quichotte ont tous deux l’envie d’atteindre ce but complètement délirant de conformer la réalité à ce qu’ils ont lu dans les livres. Au lieu de se servir de la littérature pour une meilleure appréhension de la réalité. » Or, devons-nous le rappeler : « L’un et l’autre, ils se tuent. »

Depuis les hauteurs des bureaux qui nous accueillent, Montréal semble immobile, comme frappée par les mots de l’écrivain, qui résonnent encore. Décidément, chez Oscar Lalo, la littérature, qu’elle soit magnifiée ou prise à partie, n’est pas une mince affaire.

On pourrait s’y baigner encore, dans cette parole leste où viennent nager librement les grands textes qui nous ont précédés. Mais le temps manque, la page est pleine, et puis quatorze livres, pelotonnés entre chemises et chaussettes, attendent patiemment d’opérer leur révolution. Parce que, ainsi que l’évoque le narrateur dans Le salon : « Une page vient de se tourner sans bruit. Les grandes mutations se font peut-être dans le silence. »

Le salon

Oscar Lalo, Plon, Paris, 2022, 150 pages.

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