Vers Mars, et jusqu’au bout de ses rêves

En dépit du fait d’être «une femme, racisée et immigrante», ce qui a rendu sa route plus ardue, Farah Alibay affirme qu’elle possédait des atouts qui l’ont aidée à atteindre ses objectifs. «Dans mon petit cocon familial, je pouvais être ce que je voulais. [...] Ma famille m’a donné confiance en moi», dit-elle.
Photo: Luc Lauzière En dépit du fait d’être «une femme, racisée et immigrante», ce qui a rendu sa route plus ardue, Farah Alibay affirme qu’elle possédait des atouts qui l’ont aidée à atteindre ses objectifs. «Dans mon petit cocon familial, je pouvais être ce que je voulais. [...] Ma famille m’a donné confiance en moi», dit-elle.

Aller au bout de ses rêves, même si la société ne nous destine pas à ceux qu’on caresse, même si on n’incarne pas le stéréotype de la majorité, même si la concurrence est féroce, même s’il faudra essuyer maints refus avant de les atteindre. C’est ce qui résume le parcours de Farah Alibay, cette jeune Québécoise qui a piloté l’astromobile Perseverance et son petit hélicoptère Ingenuity qui se sont posés sur Mars, en février 2021, et qui a réussi une prouesse technologique inédite : celle de faire voler pour la première fois un petit engin sur cette planète.

C’est aussi un aspect important du livre Mon année martienne, qu’elle a écrit au terme de sa contribution à la mission Mars 2020, qui représentait, pour elle, l’accomplissement d’un rêve. « Ce livre était l’occasion de raconter mon histoire dans mes propres mots, de parler de mes origines, de mon parcours, de mes passions, de mes échecs, des difficultés que j’ai vécues à l’adolescence et comme jeune adulte, et qui sont probablement les mêmes que celle que d’autres jeunes vivent. Ce sont des choses que j’aurais aimé savoir quand j’avais entre 10 et 25 ans. J’aurais aimé qu’on me dise : “Tu as eu un échec, ce n’est pas grave, tu peux te relever” », nous a-t-elle confié lorsque nous l’avons rencontrée la semaine dernière.

Il est étonnant d’entendre cette magnifique jeune femme épanouie, qui s’est hissée au sein des équipes de pointe de la NASA et à qui tout semble réussir, avouer que tout n’a pas été si simple, qu’elle a dû essuyer « une douzaine de non, peut-être plus, pour chaque oui ».

« Je pense que c’est un peu ça pour tout le monde. C’est normal quand on veut prendre sa place dans un domaine très compétitif. Je voulais montrer [dans mon livre] que c’est normal de se faire dire non, mais que l’important, c’est de se relever et de réessayer. J’entends souvent dire : “Toi, tu es intelligente, tu réussis tout le temps”. Non, ce n’est pas vrai, c’est simplement que les médias ne relatent que les réussites. Dans le livre, je montre que ce n’est jamais une ligne droite », dit-elle.

Issue d’une famille d’origine indienne ayant vécu quelques générations à Madagascar avant d’émigrer au Québec à la fin des années 1980, Farah Alibay est née à Montréal, puis a passé son enfance dans Lanaudière, près de Joliette, où les gens de couleur étaient encore rarissimes. À la fin de sa 2e secondaire, sa famille déménage à Manchester, en Angleterre.

En raison de sa peau mate et de son prénom d’origine perse, qui fait référence à la confession musulmane de sa famille, Farah se sent « autre » dans ces deux pays. À la suite de l’attentat du 11 septembre 2001, ce sentiment s’accentue.

« C’est à ce moment-là que j’ai découvert que, en tant qu’immigrante de couleur, je devrais travailler plus fort que les autres pour prouver mon appartenance à la société et pour être parmi les meilleures, si je voulais avoir une chance de réussir », écrit-elle.

Déterminée, elle obtient un baccalauréat et une maîtrise à l’Université Cambridge en ingénierie, puis s’engage dans un doctorat en génie aérospatial, au Massachusetts Institute of Technology de Boston. Dans ces domaines historiquement dominés par les hommes, Farah se sent d’autant plus minoritaire qu’elle est « non seulement une femme, mais une femme racisée et fille d’immigrants », indique-t-elle.

Après maintes démarches et avoir frappé à toutes les portes, elle est finalement embauchée au Jet Propulsion Laboratory (JPL). Dans ce centre de la NASA spécialisé dans l’exploration robotique du système solaire, en banlieue de Los Angeles, elle travaille à divers projets avant de réaliser son rêve de participer à une mission sur Mars.

C’est en novembre 2019 qu’on lui confie la gestion du système de navigation de l’astromobile Perseverance et du petit hélicoptère Ingenuity, qui sera arrimé à son bord. Sa contribution à cette mission durera 687 jours, soit la durée d’une année martienne, durant laquelle elle mettra à l’épreuve les deux robots dans les laboratoires du JPL avant que Perseverance ne soit lancée, le 30 juillet 2020, puis atterrisse sur Mars, le 18 février 2021. Son année martienne culmine lors du premier vol d’Ingenuity sur Mars, que Farah pilote avec succès, le 19 avril 2021. « Ce moment fut probablement le plus spécial, car c’était la démonstration qu’on pouvait voler sur Mars, dont l’atmosphère est extrêmement ténue, puisqu’elle ne correspond qu’à 1 % de celle de l’atmosphère terrestre. Même si on a fait des vols plus complexes par la suite, même si on a pu démontrer beaucoup plus de possibilités, le premier vol est celui dont on se souviendra toujours, tout comme on se rappelle le moment où notre enfant a fait ses premiers pas », dit-elle.

Sa contribution à cette mission se termine le 27 septembre 2021. Durant les quelques mois de congé qui suivent, Farah se lance dans la rédaction de son livre, dans lequel elle partage aussi ses connaissances sur l’espace et explique en termes limpides les questions scientifiques qui motivent les missions spatiales auxquelles elle a participé. À travers ces passages transparaissent sa passion, son émerveillement et sa joie d’apprendre et de comprendre.

En dépit du fait d’être « une femme, racisée et immigrante », ce qui a rendu sa route plus ardue, Farah Alibay affirme qu’elle possédait des atouts qui l’ont aidée à atteindre ses objectifs. D’abord, une famille où les stéréotypes de genre n’existaient pas et qui l’a toujours encouragée à cultiver ses intérêts, quels qu’ils soient. « Dans mon petit cocon familial, je pouvais être ce que je voulais, alors que l’extérieur me disait quelque chose de différent. Ma famille m’a donné confiance en moi », dit-elle.

En outre, des enseignants ont nourri sa soif d’apprendre en lui donnant plus d’exercices, plus de lectures que ce qui était demandé, et qui l’ont encouragée à postuler dans les plus grandes institutions. Et des amis l’ont entourée lorsqu’elle doutait d’elle-même.

Est-il toujours aussi difficile de s’imposer dans ce domaine monopolisé jusqu’à récemment par les hommes?  « La situation s’est améliorée depuis le début de ma carrière, mais je ne peux pas dire que c’est maintenant parfait. On compte seulement de 20 à 25 % de femmes dans mon domaine. Les micro-agressions sexistes existent encore. Il n’y a qu’une seule femme racisée au sein de la direction à mon travail. Il y a encore beaucoup de travail à faire pour avoir un environnement plus inclusif », déclare-t-elle.

Quelles qualités lui semblent les plus importantes pour réaliser ses rêves ? « Je pense que c’est la persévérance, mais aussi la curiosité et la passion. L’important est de trouver le domaine qui nous passionne et ensuite d’y plonger tête première », conseille-t-elle aux jeunes qui aspirent à suivre ses traces. « Les non m’ont appris la persévérance, l’importance de ne pas perdre espoir et de se relever quand on tombe.  […] Nous ne sommes pas définis par nos réussites, mais par notre force de caractère devant l’échec et par notre capacité à nous relever, à apprendre et à avancer », écrit-elle.

Farah Alibay travaille maintenant pour la mission du télescope SPHEREx qui sera lancé en 2025. Ce télescope scrutera le ciel dans l’infrarouge et permettra d’étudier les tout débuts de l’expansion de l’Univers et la formation des galaxies. « C’est une plus petite mission, mais j’y ai un plus grand rôle technique », précise-t-elle.

Et son prochain rêve ? « J’espère obtenir des rôles de plus en plus importants dans des missions de robotique spatiale. Pour autant que je continue à apprendre, que je continue à satisfaire ma curiosité, je suis contente. Mon travail vise à explorer le système solaire avec des robots, que ce soit vers Mars ou ailleurs, on verra. »

Mon année martienne

​Farah Alibay, Les Éditions de l’Homme, 2022, 224 pages

À voir en vidéo