«Augustino ou l’illumination», le dernier texte de Marie-Claire Blais

Marie-Claire Blais en 2019
Marie-France Coallier Le Devoir Marie-Claire Blais en 2019

En 2021, le 30 novembre, nous quittait abruptement Marie-Claire Blais, l’une des plus grandes voix de la littérature québécoise. Elle laisse en héritage une oeuvre inclassable, portée par un souffle narratif inébranlable et par le courage de descendre vers les bas-fonds de l’humanité, de regarder la monstruosité en face pour mieux l’accueillir et la déchiffrer, de faire corps avec le monde et l’époque en embrassant ses plus grandes blessures.

Ses amis et collaborateurs l’ont affirmé à maintes reprises : seule la mort pouvait arracher Marie-Claire Blais à l’écriture — un art qui semblait pour elle un mouvement inscrit dans l’expansion et l’infinitude.

De cette oeuvre à jamais inachevée nous parvient ces jours-ci un dernier fragment — Augustino ou l’illumination — sur lequel l’autrice travaillait au moment de nous quitter. Ces quelque 96 pages s’ajoutent au vaste ensemble littéraire qu’est le cycle Soifs, une série de onze romans dont la parution s’est échelonnée de 1995 à 2020 qui sonde la misère humaine et place en dialogue les plus grandes tragédies du XXe siècle et les enjeux qui définissent et transforment le monde d’aujourd’hui.

On y renoue avec Augustino, découvert, gamin, dans le tout premier livre de la série Soifs (1995). Âgé de quatre ans, effrayé par les reportages sur la première guerre du Golfe, il angoisse déjà sur la fin de l’humanité. Animé depuis de cette conscience tragique, on le croise de nouveau dans le troisième volume, Augustino et le choeur de la destruction (2005). Devenu écrivain, il rédige son premier roman, Lettre à des jeunes gens sans avenir, une dénonciation implacable de l’état du monde. Puis, il disparaît peu à peu des romans, pour n’exister que dans les souvenirs et les interrogations des autres personnages.

Cette fois, Marie-Claire Blais le saisit au présent, en Inde, travailleur humanitaire s’affairant auprès de blessés et de mourants ravagés par une lèpre de nature inconnue, dont il est lui-même atteint. Emporté par le chaos — et par l’ample phrasé de l’écrivaine —, il se remémore le destin tragique de ses ancêtres qui ont péri dans les camps de la mort et imagine, dans un nouveau projet littéraire, les pensées d’un soldat de retour du Vietnam en rupture avec celles du grand secrétaire honorable, responsable de l’invasion américaine de l’Irak en 2003.

Manuscrit original

 

L’éditeur a choisi d’offrir aux lecteurs un texte qui — bien qu’inachevé — soit le plus près possible du manuscrit sur lequel travaillait encore Marie-Claire Blais quelques jours avant sa mort. « D’une part, c’est comme ça que nous travaillions ensemble », souligne Jean Bernier, directeur de l’édition à Boréal et complice de la romancière depuis le tout début du cycle Soifs. « Lorsqu’elle déposait ses manuscrits, tout le travail était déjà fait. Elle avait une idée extrêmement précise de ce qu’elle voulait publier. De plus, son oeuvre est tellement atypique qu’on ne peut commencer à couper ici et là. Tout est à prendre, à accepter tel quel dans toute son exigence. Je prends donc ici le rôle de passeur. »

Lorsqu’elle déposait ses manus-crits, tout le travail était déjà fait. Elle avait une idée extrê-mement précise de ce qu’elle voulait publier. De plus, son oeuvre est tellement atypique qu’on ne peut com-mencer à couper ici et là. Tout est à prendre, à accepter tel quel dans toute son exigence. Je prends donc ici le rôle de passeur. 

 

Pour Élisabeth Nardout-Lafarge, professeure au Département d’études françaises de l’Université de Montréal, la décision de clore le cycle avec une oeuvre ouverte semble logique et respectueuse de la pensée de Marie-Claire Blais. « Cette fin accidentelle, provoquée par la mort, réalise le mouvement même de Soifs, qui laisse envisager une expansion potentiellement infinie. Tout le cycle fonctionne sur cette idée qu’il n’y a pas de conclusion possible : rien ne se termine, ni les phrases, ni les paragraphes, ni l’index à la fin du dixième roman. Ici, on ferme le livre sur une phrase sans point, comme suspendue dans son élan. Il y a quelque chose de très émouvant là-dedans. »

Dans la lignée de ses prédécesseurs

 

Augustino ou l’illumination n’a par ailleurs pas besoin d’être terminé pour s’inscrire dans tout ce que le cycle Soifs a de plus grandiose, tant sur le plan formel et thématique que par le dialogue constant qu’il établit avec le monde qui nous entoure. « Chaque oeuvre de la série s’apparente à un morceau de cristal. Dans chacune d’elles, on retrouve la même structure organisée, répétitive et forte que dans l’ensemble », salue Jean Bernier.

On y retrouve donc la poésie singulière du cycle, le même souffle narratif, le même phrasé ample et presque dénué de ponctuation qui fait alterner les voix dans un rythme envoûtant. L’autrice y approfondit certains thèmes et visions évoqués ailleurs, parmi lesquels la Shoah, l’esclavage, la désintégration de la navette Colombia, les ressacs de la guerre du Vietnam et le pouvoir salvateur de l’art.

« Comme dans les romans précédents, les horreurs du passé ne sont pas reléguées à l’histoire. Elles sont invoquées en liaison, en dialogue, en écho avec ce qui se passe aujourd’hui — la pandémie, la crise des réfugiés, la radicalisation — et laissent apparaître les liens qui unissent les opérations de destruction par-delà les époques, la déshumanisation et l’indifférence qui les rendent possibles », précise Élisabeth Nardout-Lafarge.

Tout au long de la série, Marie-Claire Blais aimait aussi nous donner à lire les pensées et les motifs de personnages controversés, bourreaux, criminels et autres responsables d’horreurs. Ici, on a accès aux justifications du grand secrétaire honorable, retiré dans un ranch au Mexique, alter ego de Donald Rumsfeld, secrétaire de la Défense sous George W. Bush, qui a déclenché l’invasion de l’Irak en 2003.

Il rejoint toute une série de figures, tant fictives qu’historiques, croisées au long de Soifs, comme Wrath, un ancien prêtre pédophile, Robert Oppenheimer, l’inventeur de la bombe atomique, ou Herta Oberheuser, une médecin ayant pris part aux expérimentations médicales nazies dans les camps de concentration. « Le cycle Soifs n’exclut rien ni personne. En rappelant que les bourreaux sont aussi des humains, qu’ils ont eux aussi été des enfants, Marie-Claire Blais refuse de placer le mal à l’extérieur, en étranger devant l’humanité. Il y est inhérent, et se trouve quelque part en chacun de nous », ajoute la professeure.

Ce dernier fragment laissé en héritage réunit tout ce qui fait de Marie-Claire Blais l’une des plus grandes et éblouissantes écrivaines de la littérature québécoise. « Encore une fois, en quelques pages fabuleusement belles, on dirait qu’elle avait vu ce qui nous attendait : la pandémie, la guerre en Irak. Elle était tellement à l’écoute du monde et de ses bégaiements qu’elle pouvait prédire la suite. Écrire était toute sa vie. Maintenant, il ne nous reste qu’à être reconnaissants », conclut Jean Bernier.

Augustino ou l’illumination

Marie-Claire Blais, Boréal, Montréal, 2022, 104 pages. En librairie le 27 septembre.

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