Beauté mécanique

Illustration: Marin Blanc

Un séchoir à cheveux brisé, une machine à bruit blanc réduite au silence… Je n’avais pas le coeur de mettre tout ce plastique à la poubelle et cherchais, en vain, un endroit où faire réparer mes petits appareils. J’en étais à implorer les réparateurs d’électroménagers de daigner s’intéresser à mes patentes brisées. « Vous allez chercher longtemps, ça ne se voit plus ces ateliers-boutiques où l’on réparait les petits objets. »

De fil en aiguille, via les réseaux sociaux de mon quartier, j’ai entendu parler des « Repair Café », ateliers de réparation collaboratifs nés il y a une dizaine d’années à Amsterdam. En gros, on amène ses appareils disloqués et quelqu’un, sur place, nous apprend à leur redonner vie. C’est gratuit et aucune aptitude particulière n’est requise… J’en ai ras le pompon de la surconsommation et je n’avais rien à perdre. Je me suis inscrite.

Il faisait un temps superbe ce samedi-là, et la lumière de septembre était à son plus doré. Aller m’encabaner dans un sous-sol d’église pour gosser avec des tournevis me tentait plus ou moins… Pas manuelle pour deux sous, comment allais-je mettre en action le côté « collaboratif » du concept ? La magie de la réparation allait-elle opérer ?

Trois éléments m’ont retenue sur place : le gros Thermos de café à volonté, la bouille sympathique des réparateurs bénévoles, et l’atelier se donnait à l’extérieur de l’église, en plein dans ladite lumière merveilleuse.

— Ça mange quoi en hiver, une machine à bruit blanc ? m’a demandé Gilles à l’inscription en auscultant la chose.

— Ça crée une soupe de bruits neutres qui absorbe les sons irréguliers. C’est la grande complice des oreilles hypersensibles et des insomniaques.

Par-dessus ses lunettes, Gilles m’a regardée avec un étonnement dubitatif.

— O.K., va avec Jean-Philippe.

Souriant et de bonne humeur, Jean-Philippe m’a guidée dans les premières étapes de l’opération à coeur ouvert, non sans m’avoir lui aussi demandé à quoi servait ma machine.

— Sans elle, la respiration de mon chum et les avions qui passent dans le ciel me réveillent la nuit… et même les pas du chaton sur le tapis de la chambre. C’est vous dire combien ce bidule m’est utile !

Pendant que Jean-Philippe et moi commencions à jouer dans le nid de fils, des gens remplis d’espoir arrivaient avec des grille-pains pétés, systèmes de son silencieux, perceuses interrompues… De temps en temps, un petit zwing zwing de moteur réactivé se faisait entendre, suivi d’une exclamation de joie. Il y avait presque autant d’ambiance que dans un bingo !

Jean-Philippe a froncé les sourcils.

 

— Aïe ! Problème de fusible thermique. C’est un cas pour Richard.

Bonifié du tempérament d’un prof indulgent, Richard était l’oncle patenteux que je n’avais jamais eu. Nous avions un point en commun : l’ouïe sensible. Richard m’a confié qu’il avait insonorisé sa chambre à coucher pour couper les bruits… On a ouvert le coeur de la bête, on l’a guérie et hop, Richard était déjà sollicité ailleurs ! Pas eu le temps de lui demander si, dans le silence total d’une pièce insonorisée, on entend son coeur battre et le sang circuler dans ses veines.

Je suis allée acheter des biscuits au chocolat, puis Richard est revenu m’aider avec mon séchoir. Problème d’interrupteur cette fois ; il fallait loger une minuscule bille de métal au bon endroit avec minutie et motricité fine, puis revisser les parties de l’appareil. Richard m’a donné un truc pour visser adéquatement sans creuser de nouveaux sillons dans le plastique : « Tu visses en sens antihoraire jusqu’à entendre un toc subtil. Ensuite tu repars dans le bon sens. »

Si certains éléments échappaient à ma compréhension, d’autres s’avéraient logiques et somme toute assez simples. Réparer les moteurs des machins démantibulés était à ma portée… Complètement absorbée par la tâche, je n’ai pas vu l’avant-midi passer. Soudain je me suis pris une petite décharge électrique. Puis, j’ai appuyé sur l’interrupteur et ça a fonctionné ! Le séchoir séchait ! Extase et joie dans mon coeur. Moi aussi j’ai eu droit au cliché sur lequel je pose fièrement avec mes objets retapés, l’affiche « RÉPARÉ » et mon nouveau mononcle préféré.

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