Des dessins et des hommes

Illustration tirée de «Les garçons interludes».
Photo: Cole Degenstein Hamac

Illustration tirée de «Les garçons interludes».

Trois livres qui célèbrent l’amour gai en unissant les mots et les illustrations.

Après avoir consacré un premier roman graphique à la vie du peintre Claude Monet, l’Allemand Matthias Lehmann a jeté son dévolu sur un être de fiction, mais dont le destin serait fortement inspiré d’une histoire vraie. Publié chez Steinkis, Une vie en parallèle donne accès au récit d’un homme forcé de cacher son homosexualité dans l’Allemagne de l’après-guerre. À l’âge de la retraite, à l’heure des bilans, habité par le sentiment que personne ne le connaît véritablement, résolu à « en finir avec les mensonges », Karl Kling décide d’écrire à sa fille, Hella, avec qui il n’a plus de contact depuis huit ans, et de tout lui dire : les premiers émois, les mouvements du désir, les preuves d’affection et les amours impossibles, mais aussi la violence qui prend de multiples formes, les mariages ratés, les emplois perdus, les relations familiales tendues et les proches blessés.

Alors que Karl se débat avec sa double vie, qu’il est, malgré quelques amitiés, tenaillé par la peur et la solitude, de vastes pans de l’histoire de la société allemande défilent en arrière-plan, à commencer par les lourdes séquelles laissées par la guerre, puis le mur de Berlin, de sa construction à sa chute, sans oublier la répression de l’homosexualité, pratiquée brutalement jusqu’en 1994. Avec des illustrations soignées, en noir et blanc et en superbes nuances de gris, Lehmann entrelace tout naturellement le passé et le présent. Rendant justice à toute une vie, le volumineux roman graphique constitue une oeuvre de mémoire, bien entendu, un rappel nécessaire du chemin parcouru, mais il permet également de poser un regard actuel sur l’existence de Karl. Le courage impressionnant que l’homme déploie, d’abord pour se conformer à la norme, puis pour s’en libérer, résonne aisément jusqu’à nous.
 

Une vie en parallèle
★★★1/2
Matthias Lehmann, traduit de l’allemand par Gaïa Maniquant-Rogozyk, Steinkis, Paris, 2022, 464 pages
 

 

Composé de fragments

Après un recueil de poésie, Dites ami·e et entrez (Triptyque, 2021), Victor Bégin publie chez Hamac un récit intitulé Les garçons interludes. Aux 84 fragments de quelques lignes, tous pourvus d’un titre, répondent les 14 dessins monochromes de Cole Degenstein. Auteur et illustrateur déposent sur la page, chacun à leur manière, une suite d’instantanés : des souvenirs encapsulés, des regrets épinglés, des désirs consignés et des espoirs retenus. À la fois tragiques et quotidiennes, les observations concernent principalement les hommes qui passent, mais plusieurs autres sujets connexes sont abordés. Dave St-Pierre, Michael Glatze, Johnny Depp et Aragorn font d’ailleurs des apparitions remarquées.

Généralement, le narrateur s’exprime par le truchement d’une adresse à l’autre, à l’un de ces amants absents, déjà loin, ou alors qui s’éloignent à vue d’oeil. « J’enterre des prénoms à la pelletée, les Jorge, Alfonso, Félix, Hugo, Pierre, Yanni, Lucas, Étienne. Je remercie ma tête de ne plus les exhumer. La mémorabilité de certains semble inférieure au plaisir de l’oubli. » Les instants sont captés dans un café, un bar ou un appartement, dans un salon de tatouage, une soirée de poésie ou une chambre noire, sur le Plateau, en Grèce, en Mongolie ou en Argentine, mais aussi, bien souvent, dans les méandres d’une application de rencontres. « Sans dresser de listes, voilà que j’essaie de parler de tout le monde, d’inclure les garçons à un arbre généalogique de relations inabouties. Moi qui ai toujours détesté les cases, je vous mets dans de petits compartiments, tous, vous êtes là, prisonniers de mon récit, vous succédant dans un joli ballet. »

Tout en se livrant à une cartographie de ses amours, le narrateur exprimeavec beaucoup d’acuité, à l’aide de riches métaphores, en s’attardant au corps et à ses représentations, le besoin qu’il ressent d’être rassuré, consolé et valorisé, sa soif immense de rencontrer autre chose que des garçons interludes ou fuyards. « La dernière fois que tu es venu à l’appart, j’ai fait trop de pâtes et on n’a pas mangé ; maintenant je t’aime et je mange les restants de notre amour seul. » Puis : « Plusieurs fois j’ai plongé ma main dans le cri sans jamais toucher le fond. » Et finalement : « J’ai payé mon bonheur de tellement de pertes. » Quant aux illustrations magenta de Degenstein, sobres, évocatrices, jamais racoleuses, elles épousent à merveille les désarrois amoureux du narrateur.

Les garçons interludes
★★★★

Textes de Victor Bégin et illustrations de Cole Degenstein, Hamac, Montréal, 2022, 80 pages

Positions favorables

Sur une note beaucoup plus légère, mais tout de même instructive, le Taïwanais Lee Tao confie à Da-Tao et Tao-Dee, le couple de la websérie qui l’a rendu célèbre, Peachy Boys, la tâche délicate d’« explorer les fondamentaux du sexe gay ». Intitulé Kama Sutra gay, le guide publié par la Musardine est généreusement illustré et, faut-il le préciser, destiné aux adultes. Ne reculant devant rien, les deux héros se plient littéralement en quatre afin de représenter pas moins de 38 positions, de la plus simple à la plus acrobatique, du French kiss à l’araignée en passant le trampoline et le chihuahua.

Il y a de l’humour et du ludisme, surtout dans les scènes cocasses de la vie conjugale qui sont croquées entre deux positions. Une place importante est accordée à l’affection, à la tendresse, au regard et à l’écoute de l’autre. L’ensemble témoigne d’une approche franchement positive de la sexualité. Cela dit, les personnages dessinés par Lee Tao dans le style des mangas japonais sont jeunes, très en forme, caucasiens, cisgenres et totalement imberbes. Vous aurez compris qu’en ce qui concerne la diversité corporelle et de genre, il y a encore beaucoup de chemin à faire. L’ouvrage est certes coquin, et même affriolant, mais il demeure peu inventif, voire inoffensif.

Kama Sutra Gay
★★★

Lee Tao, La Musardine, Paris, 2022, 128 page

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