«Ninanimishken. Je marche contre le vent»: chercher la paix

Florent Vollant et son coauteur Justin Kingsley
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Florent Vollant et son coauteur Justin Kingsley

Florent Vollant vit à son propre rythme. Et ce rythme est lent. C’est ce qu’il a d’abord répondu à l’auteur Justin Kingsley lorsque celui-ci lui a offert de collaborer avec lui pour qu’il écrive sa vie. « Si ça prend deux ans en général pour écrire un livre comme ça, lui a-t-il dit, avec moi, ça va en prendre trois. »

Il faut dire que Florent Vollant avait une longue histoire à raconter.

Et Justin Kingsley a été patient. Régulièrement, lorsque Florent Vollant était à Montréal, ce dernier l’invitait à venir le rejoindre, sous un abribus, à l’angle des avenues du Parc et du Mont-Royal. « Il appelait ça notre bureau », se souvient Justin Kingsley. Puis, les deux hommes marchaient durant de longues heures et Florent Vollant s’exposait. Au bout de quelque temps, il a accepté d’être enregistré.

Ce sont ces bouts de vie, de réflexion, qui forment Ninanimishken. Je marche contre le vent, qui vient de paraître aux Éditions Flammarion Québec. L’idée a surgi lorsque Florent Vollant a donné une interview lors du tournage du film Chaakapesh, sur la tournée de l’OSM dans le Grand Nord.

« On est sortis de l’interview en pleurant », raconte Justin Kingsley.

Dans ce livre, Florent Vollant raconte sa vie, celle d’un Innu né au milieu du Labrador, d’une famille où on aimait bien chanter et faire de la musique. C’était à Indian Point, à une heure de marche de Labrador City. La chanson préférée de son grand-père s’appelait Nikana, et celle de sa grand-mère Iapit Uin Tshin. De cette époque, il se souvient que les siens ne partageaient pas les notions de richesse des chercheurs d’or étrangers que son père guidait dans la région.

« De ce point de vue, la richesse ne se voit pas de la même façon en ville que dans les bois ou que dans le Nord. Bien manger est un signe de richesse chez nous. On vivait dans une cabane, mais les odeurs qui s’en dégageaient, à l’heure des repas, étaient incomparables », écrit-il.

Ça, c’était jusqu’à ce que lui et ses six frères et soeurs soient tous, sans exception, placés au pensionnat, laissant ses parents désertés.

Vouloir tout casser

 

« Le jour où on a cogné à notre porte, j’avais cinq ans. Du 6 au 7 septembre 1964, du jour au lendemain, il n’y avait plus d’enfants à la maison, le compte était de sept à zéro pour le gouvernement. »

Au pensionnat, Florent Vollant était un enfant modèle, même s’il dit avoir tenté deux fois de s’évader. Très fort en français, en particulier. Lorsqu’il en ressort, il ne sait plus qui il est. Sa mère, qui ne consommait pas d’alcool, s’est mise à boire comme son père. « Quand je suis rentré dans la réserve de Maliotenam, chez mes parents, et que j’ai trouvé ce qui restait de mon père et de ma mère, je voulais tout casser. Brûler tout ce que je voyais », écrit-il.

En chemin, il avait aussi perdu sa langue, l’innu. Dans un passage touchant, il raconte comment il n’a pas su suivre les indications de son grand-père, alors qu’ils étaient en forêt, parce qu’il ne connaissait pas assez la langue.

L’innu, c’est ma soeur, qui était enseignante, qui m’a appris à l’écrire, après que je suis sorti du pensionnat. C’est une langue douce, parce qu’il n’y a pas de lettre r.

 

C’est pourtant en innu qu’il a écrit toutes ses chansons, notamment celle du groupe Kashtin, qu’il a formé avec Claude McKenzie.

« L’innu, c’est ma soeur, qui était enseignante, qui m’a appris à l’écrire, après que je suis sorti du pensionnat, dit-il en entrevue. C’est une langue douce, parce qu’il n’y a pas de lettre r ».

Florent Vollant est un homme qui a besoin de paix. C’est ce qu’il a compris lorsqu’il est sorti d’un séjour de quelques mois en prison, condamné pour avoir lancé une roche sur une voiture de police lors d’une bagarre entre Autochtones et Blancs. Cette paix, c’est la musique qui la lui a apportée. « La musique m’a sauvé », dit-il en entrevue.

« À 18 ans, j’étais rebelle, se souvient-il. Aujourd’hui, je veux la paix. »

Rêver la nuit

 

Déjà, au pensionnat, c’est sur un petit xylophone et un harmonica en forme de banane que le petit Florent trompait son ennui et son mal de vivre. La nuit, à l’insu de tous, il se permet aussi de rêver à la vie dans les bois.

« Si personne ne sait que tu t’amuses à voyager dans ta tête, à courir après le caribou, à pêcher le gros poisson, personne ne peut t’enlever ces pensées. Elles t’appartiennent », écrit-il.

Mais en musique, il a aussi vécu l’adversité. En 1990, après la crise d’Oka, les chansons de Kashtin, alors très populaires, cessent de jouer à la radio, qui boycotte la musique autochtone en réaction à la crise.

Il y a 25 ans, il a fondé, à Maliotenam où il habite, le studio de musique Makusham, pour faire ses propres enregistrements. Aujourd’hui, ce studio est utilisé pour enregistrer autant de la musique autochtone que non autochtone. Florent Vollant raconte aussi ses amitiés avec « ses » Richard, Richard Séguin, qui signe la préface du livre, Richard Desjardins, et Zachary Richard.

Il milite désormais pour que des quotas de musique autochtone soient imposés à la radio. « Au Québec, sur nos radios publiques et privées, la répartition est de 65 % de chansons françaises, et 35 % de chansons anglaises. Je crois qu’il ne serait pas exagéré d’exiger 5 % du temps d’antenne pour les artistes autochtones », écrit-il.

Rire noir

 

Il s’indigne encore, quotidiennement. Notamment des propos du premier ministre du Québec, François Legault, qui a lancé que le problème de racisme à l’hôpital de Joliette était « réglé », avant de s’excuser au veuf de Joyce Echaquan.

« Je ris noir parce qu’on me dit qu’il n’y a pas de racisme systémique au Québec », écrit-il. Il dit connaître des Autochtones « qui préfèrent mourir dans le bois plutôt que d’aller dans un hôpital comme celui où l’on a négligemment laissé mourir Joyce Echaquan après l’avoir insultée, humiliée, maltraitée ».

Depuis qu’il a été victime d’un accident vasculaire cérébral, Florent Vollant ne peut plus jouer de la guitare, il ne peut plus aller en kayak surfer sur les vagues. On l’avait condamné au fauteuil roulant. Il a juré qu’il allait marcher, même s’il le fait jusqu’à présent à l’aide d’une marchette.

« Bouger, avancer, c’est ce qui compte le plus, écrit-il. Je suis un nomade. Si je ne marche pas et qu’il n’y a plus le vent, je vais tomber. L’oeuvre de ma vie se crée quand je marche. La maladie est juste un autre gros coup de vent. Je ne m’arrêterai pas là. Ninanimishken, man. »

NinanimishkenJe marchecontre le vent

Florent Vollantet Justin Kingsley, Flammarion Québec, 2022,236 pages

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