Notre sélection de bandes dessinées du mois de septembre

Détail d’une planche de l’album «Mort de rire», de Jean Lacombe.
Photo: La Pastèque Détail d’une planche de l’album «Mort de rire», de Jean Lacombe.

Le rire vous va si bien
 

L’auteur et illustrateur Jean Lacombe n’avait pas touché à la littérature pour adultes depuis son album Un loup pour l’homme, publié en 1997 chez Kami Case. Autrement dit, depuis une éternité. Il marque son retour avec un récit particulièrement intéressant après être allé observer directement et discrètement, durant un an, l’endroit où on fabrique les humoristes : l’École nationale de l’humour. Ce qu’il en rapporte ? Une espèce d’hybride entre le documentaire et la fiction où on suit deux étudiants fictifs, l’hypocondriaque et talentueuse Yvonne et Reda, fils d’un entrepreneur en pompes funèbres, dont le père déteste les humoristes, qu’il trouve trop présents socialement. Sans révolutionner le genre, celui à qui nous devons L’étrange (Kami Case, 1995) nous offre, avec Mort de rire, un regard honnête et, surtout, extrêmement empathique sur un incubateur où se côtoient l’anxiété de la performance et le désir d’exister dans un milieu ultracompétitif. Et c’est drôlement intéressant !

 
François Lemay
 

Mort de rire
★★★
Jean Lacombe, La Pastèque, Montréal, 2022, 128 pages
 

Les nocturnes de Corto Maltese

Après un détour au XXIe siècle sous la gouverne du duo français composéde Martin Quenehen et Bastien Vivès, genre d’exercice de style que nous avions bien aimé, le grand Corto Maltese retourne à ses origines. Juan Díaz Canales et Rubén Pellejero, qui ont repris la série en 2015, signent un quatrième épisode qui nous amène en plein coeur de Berlin et du fascisme naissant des années 1920. À l’instar de l’excellente série de Netflix Babylon Berlin, qui se déroule dans le même contexte, on y dresse le portrait d’une société en plein bouleversement, pas très loin de son point de bascule vers le nazisme. Nous avons là un terreau tout à fait fertile pour faire évoluer un personnage de la trempe de Corto Maltese, un individualiste constamment aux prises avec son sens fort de l’amitié. De loin le meilleur album du tandem espagnol, qui a enfin appris à gérer les silences de Corto dans les dialogues, tandis que le dessin, tout en respectant l’héritage d’Hugo Pratt, est de plus en plus personnel.
  

François Lemay
 

Corto Maltese, t. 16 Nocturnes berlinois
★★★1/2
Juan Díaz Canales et Rubén Pellejero, Casterman, Bruxelles, 72 pages

 

L’épopée de l’aviatrice métisse

Il n’y avait pas qu’Amelia Earhart dans le ciel. Il y avait aussi Bessie Coleman, extraordinaire pionnière qui obtenait il y a 101 ans son brevet aéronautique en France. Pensez : une jeune femme mi-afro-américaine, mi-autochtone, sortie des champs de coton pour prendre son envol. Une courte vie (34 ans) remplie de péripéties épiques et d’injustices surmontées, qui méritait d’être racontée. En bédé ? Yann et Henriet y parviennent avec tact et brio. Sans didactisme ni révisionnisme : une bonne version romancée, juste assez. Avec « Le Crotoy »,nous en sommes au troisièmedes quatre tomes de Black Squaw, où l’aviatrice négocie avec aplomb les virages d’un destin plombé, entre le KKK, les gangsters d’Al Capone et un agent du Trésor qui a infiltré le milieu des mafieux. Le dessin d’Alain Henriet (Dent d’ours) est d’une rare efficacité, réaliste et un peu caricatural à la fois, servant l’histoire que tisse savamment, dans la veine d’un Jean-Michel Charlier, le vétéran Yann (Bob Marone). Une réussite dans la grande tradition de la bédé d’aventures.
  

Sylvain Cormier
 

Black Squaw, t. 3
★★★★
Yann et Alain Henriet, Dupuis, Charleroi, 2022, 56 pages

 

Raowl de bon conseil

Les présentations ayant été faites après deux grandes aventures de Raowl, « le mec le plus fort du monde », dont le boulot consiste à « sauver les princesses en détresse » (à coups de massue, généralement), passe au mode gag en une planche. Ou deux, quand il y a des bouts de cervelet d’ennemis écrapoutis qui dépassent. Le fortiche héros y dispense sa science, répondant à des questions cruciales qui taraudent les apprentis héros : « Comment frimer sur la plage avec son slip ? », « Comment exterminer un zombie ? » et l’essentiel « Comment combattre un rhume ? ». Tebo a du Gotlib dans le génie de la connivence déconnante avec le lecteur. On n’est pas loin de Rubrique-à-brac, en cela qu’on se marre tant et tant qu’on en saigne des gencives. Très porté sur ce qui pue, pète et se prend le cul pour une trompette, Tebo fait remonter aux narines l’esprit scato et libérateur de L’Écho des savanes sans jamais s’adresser nommément aux adultes. Mais très délibérément aux malpropres de tous âges. En leur nom, nous disons : merci Tebo.
  

Sylvain Cormier

La méthode Raowl, t. 1
★★★★★

Tebo, Dupuis, Charleroi, 2022, 48 pages

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