Le Festival international de la littérature rend hommage à Marie-Claire Blais

Marie-Claire Blais est décédée le 30 novembre 2021 à l’âge de 82 ans.
Photo: Annik MH de Carufel Archives Le Devoir Marie-Claire Blais est décédée le 30 novembre 2021 à l’âge de 82 ans.

« Marie-Claire Blais a construit une oeuvre admirable tout au long de sa carrière, mais elle a surtout fait de sa vie une oeuvre. Elle faisait partie de cette génération qui a voulu tout réinventer : l’amour, l’amitié, la vie. Son ambition n’avait aucune limite », souffle l’éditeur Jean Bernier.

Il a encore la voix habitée par l’émotion lorsqu’il évoque sa longue collaboration et sa longue amitié avec Marie-Claire Blais, décédée en novembre dernier. « On dit souvent que le Québec est une petite littérature, mais pour elle, ça n’a jamais été le cas. » Elle vient d’un milieu modeste, mais dès l’adolescence, elle s’est vue l’égale de Virginia Woolf, de Faulkner, de Proust et d’autres grands écrivains dont l’oeuvre dialoguait avec le monde.

Comme ses mentors, elle a su saisir le flux chaotique des pensées, embrasser les zones d’ombre et de lumière de l’humanité dans son entièreté et donner la parole aux déshérités, aux laissés-pour-compte et aux marginaux, aux saints comme aux philosophes, aux tyrans comme aux bandits. Sa plume, unique et exigeante, a donné vie à mille autres voix inoubliables, qui reflètent les plus grandes beautés et les plus grandes tragédies de l’histoire de l’Occident. « Sa capacité à s’émouvoir du sort des autres était sans égale. Depuis le premier jour où je l’ai rencontrée, j’ai été soufflé par l’assurance, l’empathie et la sagesse de cette femme d’une force inouïe », ajoute Jean Bernier.

Pour célébrer cet héritage immense — légué tant aux lecteurs qu’aux écrivains qui marchent dans ses traces —, le Festival international de la littérature, en complicité avec les Éditions du Boréal, a choisi de rendre hommage, dans le cadre de sa soirée d’ouverture, à l’oeuvre immense, inachevée et inachevable de Marie-Claire Blais, au chant brisé du monde et à sa possible réconciliation, qu’elle a su immortaliser sur papier.

Portrait d’une époque

Dans L’écrivaine aux mille voix : hommage à Marie-Claire Blais, les comédiens livreront des extraits de ses plus grands romans — performances qui témoigneront de la richesse, de la pertinence et de la profondeur des obsessions, des figures et des intentions qui rythmaient son travail — et donneront ainsi à voir avec quelle acuité et quelle maîtrise elle est parvenue à capter l’identité d’une époque.

« Comme tous les portraits d’époque réussis, Marie-Claire Blais parvient à saisir, dans les dédales de l’actualité, le caractère immuable de l’humanité. La forme exigeante dans laquelle elle écrivait permet de transcender le simple commentaire ou la prise de parole politique. Elle ne se contentait pas de dénoncer les injustices et les cruautés. Elle cherchait à comprendre la part d’humanité que ces dernières recelaient. En regardant l’incompréhensible en pleine face, elle est parvenue à pénétrer le mystère du monde », soutient Jean Bernier.

Pour l’éditeur, qui oeuvre aussi à titre de conseiller littéraire pour le spectacle, il était essentiel de faire entendre, par le choix des extraits, la récurrence de thèmes chers à l’autrice, en particulier ceux qui sont souvent oubliés. « Je crois qu’il est important de rendre justice à son attachement pour les exclus, les malades, ainsi qu’à son côté dionysiaque, qui se reflète autant dans la démesure de sa prose que dans sa fascination pour la vie nocturne et les bas-fonds. J’ai également proposé qu’on s’attache à cette question de l’humanité des monstres et des bourreaux, qu’elle refusait d’exclure, ainsi qu’à son sens de l’humour et de l’ironie extraordinaire. »

Une inspiration

 

Aux extraits lus s’entremêleront les témoignages d’écrivains marqués, de près ou de loin, par la prose, la vision ou les accomplissements de Marie-Claire Blais. Nicole Brossard, Robert Lalonde, Kevin Lambert, Catherine Mavrikakis, Christiane Teasdale et Audrée Wilhelmy partageront de courts textes qui témoigneront de l’influence de l’écrivaine sur leur vie, leur écriture et leur rapport à la littérature.

« Lors d’un festival littéraire à Nantes, j’ai eu la chance de passer une soirée complète avec elle, raconte Audrée Wilhelmy. Elle m’a parlé de l’écriture, de l’engagement que ça représente dans une vie, de son exigence, et de l’importance de s’y abandonner en entier. Chaque fois que je fais un choix à propos de ma carrière, je garde ses paroles en tête afin de m’assurer d’être à la hauteur de cet engagement et de cette totalité. »

Catherine Mavrikakis, pour sa part, ne connaissait pas beaucoup la femme derrière l’écrivaine. « Elle a été importante pour moi de façon secrète, par un rapport personnel et affectif à la lecture. Son oeuvre la plaçait au-dessus de nous tous, en nous appelant à penser une littérature éminemment exigeante. »

L’écrivaine souligne sa grande capacité à faire entendre des voix américaines dans son langage, « comme si elle arrivait à franciser toute l’Amérique. Bien que nos oeuvres soient très différentes, j’ai l’impression qu’elle m’a donné la possibilité, la permission d’écrire le continent nord-américain en français ».

Bien que l’oeuvre de Marie-Claire Blais prenne la forme d’un portrait dense, nuancé et clairvoyant du XXe siècle, le spectacle L’écrivaine aux mille voix met en évidence sa pertinence, au-delà des contextes historiques et politiques, au-delà des tendances littéraires. « Parce qu’elle avait conscience du passé et du monde qui l’entourait, elle incarnait une forme de prescience. Elle avait tout d’une visionnaire », affirme Audrée Wilhelmy. « Elle nous rappelle que les combats qu’on mène aujourd’hui s’inscrivent dans la logique de l’histoire, que les tragédies — comme la misère — sont condamnées à se répéter et à durer », conclut Catherine Mavrikakis.

L’écrivaine aux mille voix : hommage à Marie-Claire Blais sera présenté le vendredi 23 septembre, à 20 h, à l’Auditorium de la Grande Bibliothèque.

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