Ferretti la partisane

Jeune professeure de philosophie à l'UQAM, Élaine Rivière, lors d'une recherche menée en 1985 à la Bibliothèque nationale du Québec, fait apparaître sur son écran d'ordinateur, par inadvertance, les fiches indexées d'Hubert Aquin et d'Hypatie d'Alexandrie (remarquez les initiales communes), philosophe et mathématicienne grecque morte en 415: «Elle sut qu'elle venait de découvrir, par une heureuse erreur, deux sujets susceptibles de solidement étayer sa conception de la nature de la rébellion, fondée sur l'hypothèse qu'au-delà de son rejet de l'ordre social, le rebelle refuse absolument la fragilité de la conscience, sa corruptibilité et sa confusion dernière avec tout ce qui ne s'exprime pas.»

Rendus, en quelque sorte, à leur parole vivante par cette jeune philosophe en quête de vérité, les spectres d'Aquin et d'Hypatie reviennent sur les lieux de leurs combats par l'entremise de la voix de la conscience du romancier de Prochain épisode, qui assume la narration de ce retour. Et Ferretti, en fondant sa propre voix dans celle d'Aquin, réussit ce tour de force qui consiste à crier la nécessité de la rébellion tout en chantant la beauté du monde dans une méditation très sensuelle, hantée par le frémissement de la lutte intime et politique.

Son Aquin, charmé par la grâce combattante de cette Hypatie à laquelle il s'adresse, critique ses «compatriotes troquant sans cesse la violente affirmation d'eux-mêmes contre de minuscules délinquances», il se désole d'un PQ qui a troqué «l'espoir de liberté [...] contre la fallacieuse promesse d'une égalité avec l'asservisseur», il se souvient avec rage de Trudeau, «ce compatriote borné et vindicatif dont j'ai connu la haine et le mépris pour notre peuple», et il s'afflige de «la pénible inadéquation entre ma lucidité et ma force qui allait être la tragédie de ma vie».

Il rejoint Hypatie dans la question brûlante qui l'anime tout entier: «Quelle action entreprendre qui ne soit pas une évasion de plus dans ce monde comateux où le visage humain est devenu impuissant à exalter un rêve de liberté, à soutenir une volonté de justice, à soulever un impétueux mouvement de rébellion?»

Lui, le suicidé, se reconnaît dans la mathématicienne assassinée, obsédée par la croyance profonde «que la science n'a de sens qu'en ce qu'elle porte précisément la question du sens, qu'elle la déplace constamment». Elle affirmait que la Terre bouge, qu'elle n'est pas au centre de l'univers, qu'astronomie et métaphysique vont de pair dans la quête de «la vraie pensée du monde». Engagée, comme Aquin, dans le combat contre «l'interprétation totalisatrice du monde», qu'il s'agisse de celle du nouveau pouvoir chrétien du IVe siècle ou de celle de tous les conquérants de l'histoire, elle en paya le prix: «Elle fut accusée de réfuter la parole divine en cherchant dans les corps célestes la cause de l'être, du vrai et du bien. Ils lui arrachèrent la peau jusqu'à ce qu'elle sombre dans l'abîme où elle est oubliée depuis des siècles.»

Éloge de la rébellion comme principe de vie, ce Renaissance en Paganie, rédigé dans une langue vibrante et somptueuse, vient redire avec puissance que changer le monde, ce n'est rien d'autre que permettre à sa beauté d'advenir sans entraves. Il chante avec une virulente délicatesse les noces de l'artiste et du rebelle.

La vie comme une lutte

De facture plus traditionnelle, les neuf récits au féminin qui composent La Vie partisane s'inscrivent néanmoins dans la même veine. «La liberté m'importe trop pour que je subisse ma vie», déclare par exemple cette Catherine, fille de Patriote violée par un capitaine anglais en 1837 et condamnée par un juge de la même nationalité, éberlué par la tournure des événements. «Le premier impératif de la vie morale est de vouloir être soi et de prendre toutes les mesures pour défendre son intégrité», affirme pour sa part Aurore-Mélanie Panet, jeune veuve et seigneuresse canadienne-française, séduite, au début du XIXe siècle, par un jeune conquérant à qui elle finira par briser les deux mâchoires à l'aide d'un tisonnier.

La narratrice d'Octobre de lumière, emprisonnée pendant la crise du même nom, raconte, du fond de son cachot, la même lâcheté des mêmes conquérants et se livre elle aussi à un éloge de la beauté du monde que seuls peuvent embrasser ceux qui s'incarnent dans l'histoire: «Comment nous parer du beau nom de peuple si nous n'enfouissons pas nos pieds et nos mains, nos coeurs et nos têtes dans notre propre histoire?» La mère de Spinoza, qui prend aussi la parole dans ces pages, et quelques autres amoureuses lucides ne diront pas autre chose.

«L'oeuvre n'existe qu'enracinée dans le coeur d'une lutte contre toute forme de domination», écrit Andrée Ferretti dans la notice biographique qui accompagne cet ouvrage. La sienne en fournit une preuve éclatante en diffusant une beauté qui rend la désertion indécente.