Sophie Bienvenu en terrain nuancé

Sophie Bienvenu
Photo: Annik MH de Carufel Sophie Bienvenu

Sophie Bienvenu planchait depuis un an et demi sur l’écriture d’un nouveau roman — une histoire mettant en scène des personnages noirs victimes de l’hégémonie coloniale dans les îles caribéennes — lorsqu’elle a compris que ce n’était pas à elle de raconter ce récit. « Il y avait des voix beaucoup plus fortes, beaucoup mieux placées que moi pour témoigner de cet héritage et de cette expérience. »


 

Or, après avoir accordé autant de temps à son projet, l’écrivaine se sentait pour le moins déroutée. « Je ne savais pas trop vers quelle direction me tourner pour retrouver l’inspiration. Mon éditrice m’a encouragée à m’asseoir pour écrire la première chose qui me venait en tête. J’ai commencé sans trop savoir où je m’en allais, en faisant de l’écriture automatique. Puis, une histoire est venue à moi ; une histoire dans laquelle je reconnaissais beaucoup des traits de ma propre relation avec mon père. »

J’étais un héros met en scène Yvan, un alcoolique notoire, qui apprend qu’il est atteint d’une maladie incurable. À l’approche de la mort, le bilan n’est guère reluisant. Sans nouvelles de sa fille Gabrielle depuis 20 ans, le sexagénaire n’a plus que la musique, une coloc qu’il dédaigne et un chat sans queue ni nom, presque aussi amoché que lui, pour s’accrocher à la vie.

Et s’il changeait ? Les derniers milles suffiront-ils à réparer les pots cassés, à le guérir de sa dépendance, à obtenir le pardon des siens et à remettre son existence sur les rails ? À partir d’une décision d’Yvan — renouer ou non avec sa fille —, Sophie Bienvenu imagine les destins parallèles d’un homme placé devant les conséquences de ses actes ; deux destins possibles qui, à chaque chapitre, se succèdent, se font écho et sondent en profondeur les limites et les promesses du pardon.

« En imaginant la pire et la meilleure situation qui auraient pu advenir entre mon père et moi, j’ai voulu poser la question : peut-on tout pardonner ? Si oui, comment ? C’est une réflexion que je n’ai pas vraiment eu le choix d’amorcer dans mon cheminement personnel, parce que mon entourage ne comprenait pas toujours que je pardonne à mon père. Il n’y a pas de réponse universelle, mais pour le personnage de Gabrielle, le pardon commence par elle-même, pour elle-même. Dans ce cas-ci, il advient même avant la volonté de changement et la reconnaissance de ses torts par Yvan. »

Un connard avec des nuances

 

Dans ce roman très personnel, l’autrice de Et au pire on se mariera (La Mèche, 2011) et Chercher Sam (Cheval d’août, 2014) renoue donc avec ce qu’elle maîtrise le mieux : les personnages malmenés par la vie, souvent rongés par la lâcheté, l’hypocrisie, l’enfermement. « Je fais partie de ces auteurs qui écrivent toujours le même livre, lance-t-elle en riant. Je suis attirée par les gens qui ne sont pas aimables au premier abord. Dans la vie, j’essaie toujours de découvrir ce qui se cache sous les apparences. C’est une façon de déconstruire mes préjugés. On manque cruellement de nuance en ce moment, collectivement, et ça m’inquiète un peu. »

Je fais partie de ces auteurs qui écrivent toujours le même livre. Je suis attirée par les gens qui ne sont pas aimables au premier abord.

 

Sans justifier les comportements condamnables d’Yvan — « c’est vraiment un connard » —, la romancière tente tout de même de déceler certains mécanismes, constructions et attentes sociales qui peuvent amener un homme blanc privilégié qui a tout pour lui à « foutre sa vie en l’air » et à blesser tous les siens au passage.

« J’ai eu beaucoup de conversations à ce sujet avec mon père depuis qu’on se parle de nouveau. On a tendance à voir les hommes blancs de 60 ans comme les ennemis à abattre. Ils ont certainement leurs torts. Toutefois, eux aussi paient le prix des stéréotypes de genre. »

L’écrivaine a donc imaginé un personnage qui ne répondait pas aux normes de la masculinité, qui n’était pas né pour être le prédateur ou le pourvoyeur. « Les attentes qui pèsent sur lui peuvent expliquer qu’il ait de la difficulté à demander de l’aide. Il éprouve aussi un malaise avec le fait d’être en société, et l’alcool devient une béquille pour performer comme il se doit. Bref, ça reste une merde, mais avec des nuances. »

Autrice investie

 

Pour parvenir à se glisser dans la peau de son personnage, un grand mélomane, la romancière a créé une liste de lecture — incluse à la fin du roman — regroupant les morceaux de musique qui auraient accompagné sa guérison ou sa descente aux enfers. On y trouve, parmi d’autres, Le volume du vent de Karkwa, Dehors novembre des Colocs, Use Somebody de Kings of Leon, Pictura de ipse : musique directe d’Hubert Lenoir et All Along the Watchtower de Jimi Hendrix. De grands classiques, que Sophie écoutait avec son père, jumelés à des morceaux plus contemporains. « Quelqu’un qui aime la musique comme Yvan encouragerait sans aucun doute avec passion les artistes de la relève. »

Sophie Bienvenu met toujours beaucoup d’elle-même dans ses romans — mais jamais avec autant de conscience et de vulnérabilité que cette fois-ci. « L’écriture et la promotion des romans sont toujours très thérapeutiques pour moi. Avec celui-ci, je répare plusieurs choses en lien avec mon enfance. La rédaction était très personnelle, mais ensuite, après un travail d’édition long et ardu, c’est vraiment devenu un roman, un objet à part comme les autres. Puis, je ne crains pas trop que mon père le lise. Il ne fait plus de promesses d’ivrogne, parce qu’il ne boit plus depuis 16 ans, mais aujourd’hui encore, lorsqu’il promet de lire mes livres, il ne le fait jamais », affirme-t-elle avec une pointe d’ironie.
 

J’étais un héros 

Sophie Bienvenu, Le cheval d’août, Montréal, 2022, 176 pages

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