Partir, arriver

Photo: Marin Blanc

C’est un déchirement, c’est une libération : quitter le lieu où on a toujours vécu. Montréal. J’y ai habité dans une dizaine d’endroits différents, jamais à plus de trente minutes de vélo du quartier où j’ai grandi, Saint-Michel. Dans cette ville, j’ai occupé nombre d’emplois, le premier, caissière à seize ans dans un Shell sur la rue Bélanger. J’ai vendu des jeans à trois cents dollars en étant payée au salaire minimum, j’ai servi du vin dans des mariages chics, j’ai fait du sous-titrage pour malentendants, j’ai été chargée de cours. J’ai braillé souvent, d’un bout à l’autre du Plateau, dansé dans nombre d’endroits qui n’existent plus, au 737, au Orchid, au Royal Phoenix, j’ai traîné mes deux chats en même temps au vétérinaire dans des cages de transport d’un bout à l’autre de la rue Masson pour économiser un taxi — mes bras courbaturés ensuite durant des jours. À Montréal, j’ai farfouillé dans le plus de friperies possible, ravie de trouver du Escada et du Aquascutum à 4,99 $, en plus de statuettes religieuses que j’ai accumulées avec une joie un peu frénétique. J’ai un amour du kitsch, j’ai un amour pour cette ville, j’ai un amour pour mes ami.e.s qui y vivent, qui y vivront toujours alors que je me sens déjà loin même si je ne le suis pas tant que ça, un peu plus de trois heures de voiture et me voilà dans une autre province. J’ai fait une petite crise de panique quand le GPS a indiqué que nous arrivions à cinq minutes de la maison louée par appel vidéo.

J’ai passé le mois d’août à Montréal à être nostalgique à l’avance, à dire au revoir à mes lieux préférés. J’ai été m’acheter des sandwichs chez Roger, des cafés à la Maison Chabot, des dosas chez Lakshana’s Chettinad, j’ai pris des verres à la Buvette chez Simone et chez Rouge Gorge. Je suis allée pratiquer le yoga dans mes studios préférés. J’ai beaucoup vu mes ami.e.s, qui ont voulu me rassurer. S m’a dit que c’était la chance de voir qui j’étais lorsque je n’étais pas entourée de gens qui me connaissaient d’avance, K, que Marie-Claire Blais avait écrit une grande oeuvre québécoise tout en habitant aux États-Unis la majeure partie de sa vie, N et S, connaissant les guerres mesquines des milieux universitaires et littéraires, m’ont parlé de James Baldwin exilé à Paris, m’ont dit que parfois, il valait mieux partir pour avoir la vie sauve, intellectuellement parlant, quand on est quelqu’un comme moi.

Ça ne fait que quelques jours que je suis ici, à Kingston. Je continue à recevoir sur mon téléphone des notifications d’Uber Eats qui me propose de livrer des plats de restos situés sur Duluth ou sur Saint-Laurent. Hier, j’ai été visité mon bureau à l’université où j’entame une carrière universitaire. Il faudra que j’y amène des plantes, des cadres, des livres. En montant les marches de l’escalier du pavillon, j’ai vu la photo de l’écrivain Gérard Bessette, qui a enseigné des décennies dans cette université : lui non plus, athée à la fin de la Grande Noirceur, n’avait pas trouvé d’emploi au Québec et avait dû partir pour pouvoir enseigner. Qui le Québec choisit-il de garder comme siens, et qui envoie-t-il au-delà de ses frontières ? Je suis déménagée seule dans une ville où je ne connais presque personne, sachant le privilège d’avoir trouvé un poste : l’université promet beaucoup mais donne peu, la plupart des diplômé.e.s du doctorat n’obtiendront jamais la permanence. Je suis partie, prête à m’habituer au silence d’une maison vide du rire des gens que j’aime, moi qui adore recevoir. Dans ce silence, depuis quelques jours, même si je vide des boîtes, prépare mes cours, m’active, j’ai néanmoins l’impression de me reposer d’une manière profonde, décentrée géographiquement d’une réalité d’enseignement que je trouvais de plus en plus épuisante au Québec, là où on discute entre personnes blanches de la légitimité de dire certains mots qui appartiennent à des récits historiques que l’on ne comprend que de manière oblique, là où les femmes portant le hidjab ne peuvent plus enseigner, là où on se targue pourtant d’une ouverture profonde à l’Autre. Je vis dans une ville entourée d’eau, mais contrairement à Montréal, Kingston n’est pas située sur une île, mais sur une presqu’île. Je me demande ce que signifie métaphoriquement ce « presque ». Quelque chose, peut-être, pouvant me lier à la suite de mon histoire, qui, soudainement, s’ouvre vers de multiples ailleurs, des devenirs inconnus, vertigineux. 

 

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