«Omerta» : lourd, le poids du passé

R.J. Ellory 
Photo: Richard Ecclestone R.J. Ellory 

On connaît la réputation sulfureuse de R.J. Ellory — critiques élogieuses de ses propres livres sous un nom d’emprunt, démolissage en règle des livres de ses confrères, appartenance à l’Église de scientologie, etc. —, mais on ne soulignera jamais assez ses talents d’écrivain absolument exceptionnels. Il est de ceux qui, en quelques lignes à peine, réussissent à vous installer de plain-pied dans un décor odorant débordant de couleurs puis, trois mots plus tard, dans une grisaille sans nom. C’est précisément le cas ici dans Omerta, un récit déroutant fait de contrastes et de désillusions en série.

Tout s’amorce en Floride, alors que Roger Jon réussit, en à peine quelques paragraphes, à nous faire sentir le mélange d’odeurs incomparable qui dessine à lui seul le pourtour de la côte de Miami. Puis, une fois qu’on y est vraiment, au point d’entendre la rumeur de la ville au loin, le cri des mouettes et le clapotement des vagues, voilà qu’il nous plonge d’un coup sec dans les rues de New York, à quelques jours de Noël, tandis qu’un vent froid et humide annonce la neige.

Nous suivons en fait un certain John Harper, journaliste pour un quotidien de Miami, qui vient de répondre à la requête d’Evelyn — la femme qui l’a élevé quand sa mère est morte — de rentrer à New York sans tarder. Le voilà donc chez sa tante, où il apprend que le père qu’il n’a jamais vu, et qu’il croyait avoir perdu il y a plus de trente ans, est à l’hôpital en train de mourir aux soins intensifs, victime d’un coup de feu en pleine poitrine. Mais ce n’est que le début. Que la toute première prise de conscience d’un monde et d’une réalité parallèles dont le pauvre John Harper n’avait absolument aucune idée.

On ne tient pas à divulgâcher l’intrigue et gâcher votre plaisir, mais le lecteur apprend dès les premiers chapitres de ce gros livre touffu que le père de John Harper est un caïd de la pègre new-yorkaise et qu’il préparait un dernier grand coup avant de se retirer. Mais personne ne prendra le temps, ou le risque, qui sait, de raconter tout cela au petit journaliste du Miami Herald. Ni sa tante qui l’a élevé dans le mensonge en pensant bien faire. Ni les acolytes de son père, le fameux Lenny Bernstein. Ni la police d’ailleurs.

Ellory fait lentement pénétrer le lecteur dans ce monde de fiers-à-bras où la violence se consomme quotidiennement, à larges doses, alors qu’il laisse John Harper en périphérie. Nous, on sait que Lenny Bernstein est un mafieux, mais pas son fils. On sait aussi que les gangsters vont frapper un grand coup, à quelques jours de Noël, mais pas Harper… que certains semblent vouloir utiliser comme un leurre dans un jeu de pouvoir qu’on devine à peine, sur le tard. Harper est tenu, tout au long, à un régime d’infusion et de goutte-à-goutte, en marge de la réalité. Jusqu’à ce que tout éclate à la fin, bien sûr, d’une façon que personne n’attendait. Évidemment.

Tout cela livré dans une écriture touffue, aussi souple que méticuleuse et déployant une fabuleuse galerie de personnages impossibles. Du R.J. Ellory pur jus.

Omerta

★★★★

R.J. Ellory,traduit de l’anglais par Claude etJean Demanuelli, Sonatine, Paris, 2022, 597 pages

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