«Cher connard» : Virginie Despentes, double je

Virginie Despentes 
Photo: Jean-Francois Paga Grasset Virginie Despentes 

En publiant sur Instagram une photo prise à la volée de Rebecca Latté, une star de cinéma dont la carrière est en déclin, l’écrivain Oscar Jayack ouvre une boîte de Pandore qu’il n’est pas près de refermer. L’actrice de 50 ans, écrit-il, a l’air d’un « crapaud » et lui semble être devenue la « métaphore tragique d’une époque qui se barre en couille ».

Rebecca Latté répond sans détour à celui qu’elle qualifie aussitôt de « connard » : « Tu es comme un pigeon qui m’aurait chié sur l’épaule en passant. » Le ton est donné, et cette saveur aigre-douce rehausse le récit tout au long des 350 pages de Cher connard, le onzième roman de Virginie Despentes, constitué pour l’essentiel d’allers-retours entre les deux narrateurs.

L’écrivain, dont la soeur aînée était une amie de Rebecca à l’adolescence, efface sa publication, s’excuse vite et lui avoue qu’ils se connaissent vaguement, ayant tous les deux grandi à Nancy : « Jayack est un pseudonyme. On était la famille Jocard. »

Tous les deux vont s’apprivoiser, se souvenir du passé, se raconter, faire peu à peu contrepoids à « la merde quotidienne » en s’envoyant « des kilomètres de lettres » et vont rapidement se trouver des points communs. À commencer par leur misanthropie rampante et leur amour de la « défonce » : coke, shit, héroïne, anxiolytiques, alcool.

Quand Zoé Katana, une ancienne attachée de presse d’édition devenue l’autrice d’un blogue féministe radical, « metooïse » Oscar Jayack, leur relation épistolaire chancelle, mais se poursuit. L’actrice rebelle (qui pourra faire penser à Béatrice Dalle, amie de Virginie Despentes) refuse de céder aux diktats de l’époque — « Plutôt crever que faire du yoga » —, mais n’avance pas non plus sans éviter certains clichés de « punk attitude ».

L’oracle Despentes

Accueillie chaque fois dans l’Hexagone à la manière d’un oracle — un peu comme les apparitions messianiques du personnage de Vernon Subutex dans la trilogie du même nom —, Virginie Despentes, 53 ans, en qui certains voient une sorte de Houellebecq au féminin, plus guenille que dentelle et adepte des déclarations controversées, n’a pas la langue dans sa poche.

On se souviendra de ses propos controversés dans Les Inrocks quelques jours après le tragique attentat de janvier 2015 contre la rédaction de Charlie Hebdo : « J’ai été aussi les gars qui entrent avec leurs armes. Ceux qui venaient de s’acheter une kalachnikov au marché noir et avaient décidé, à leur façon, la seule qui leur soit accessible, de mourir debout plutôt que de vivre à genoux. »

Dans Cher connard, l’autrice de Baise-moi et de King Kong théorie disserte beaucoup, nous parle de tout et de rien, mais à travers la forme épistolaire elle se glisse dans la peau des uns et des autres et fait résonner les voix des deux côtés de la barricade.

C’est pour elle l’occasion de s’exprimer sur une quantité de sujets de l’heure, allant de #MeToo à l’expérience du confinement lié à la COVID-19, en passant par la toxicomanie, le cinéma, Louis-Ferdinand Céline, le rap (« le gangsta rap, c’est la performance du pouvoir par ceux qu’il a écrasés »), le militantisme sur Internet (« le fanatisme à l’état pur ») ou encore le féminisme : « Chères soeurs, encore un effort, nous sommes déjà presque aussi connes que des mecs. Le pouvoir en moins. »

C’est parfois drôle, souvent irrévérencieux, que l’écrivaine recycle l’air du temps ou qu’elle crache au visage de l’époque. Mais au fil du temps et de lettre en lettre, chacun des correspondants finira par être perméable aux idées de l’autre.

Peut-être est-ce le plus grand mérite de ce roman un peu difforme, plein de protubérances, et qui le rend plus riche que la somme de ses parties.

Cher connard

★★★

Virginie Despentes, Grasset, Paris, 2022, 352 pages. En librairie le 21 septembre.

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