Des clowns au féminin

Pour Zed Cézard, le milieu des clowns est comme un microcosme de la société.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Pour Zed Cézard, le milieu des clowns est comme un microcosme de la société.

Lorsqu’on pense à la figure du clown, on imagine tout de suite un homme affublé d’une perruque colorée et d’un nez rouge, vêtu de vêtements criards et de chaussures gigantesques, un sourire permanent au visage. On le perçoit sur une scène de cirque, maladroit parmi les acrobates virtuoses, ou gonflant des ballons dans une fête d’enfant. Le clown amuse, provoque le rire, le réconfort ou la peur, parce qu’il détonne, se permet de dépasser les bornes, de se moquer des conventions.

Cette image stéréotypée du clown s’avère assurément réductrice. Au cours des dernières décennies, la profession a connu de profondes mutations identitaires, professionnelles et artistiques, passant du simple divertissement à une forme d’art à part entière, ouvrant ses portes à de nouvelles formes, à de nouveaux artistes et, tranquillement, par ricochet, aux femmes. Zed Cézard, artiste de cirque non binaire et queer et chercheur en sciences de l’art, a commencé à s’intéresser à la figure du clown il y a plus de dix ans. En s’interrogeant, dans le cadre de son doctorat, sur ce qui définit aujourd’hui l’identité, la profession et l’art clownesque, il a pris conscience du peu d’espace accordé aux femmes, tant dans l’imaginaire collectif que dans le milieu.

« Je suis fasciné par le fossé énorme qui existe entre l’idée qu’on se fait du clown et la réalité, et par la tonne de stéréotypes qu’il reste à comprendre et à déconstruire. Les femmes, qui ne correspondent pas à l’image qu’on se fait du personnage, en vivent chaque jour les conséquences. J’ai donc voulu approfondir cette question et ne pas les reléguer à une sous-partie de l’histoire de la profession. »

Le milieu clownesque devient pour Zed Cézard comme un microcosme de la société. « Comme dans tous les domaines artistiques, il existe des raisons systémiques qui expliquent le manque de représentativité et l’invisibilité des femmes. Les problématiques sociales telles que le sexisme et le patriarcat contribuent à ce qu’elles restent en marge de la marge, et ce, même si leur présence s’avère aujourd’hui incontournable. »

Rébellion et déconstruction

 

En plus d’expliciter les dynamiques politiques à l’oeuvre dans le milieu, l’essai Les clownes sont-elles politiquement incorrectes ? Réflexions queers sur les pratiques clownesques des femmes cherche à déconstruire l’étrangeté de la pratique et l’aspect superficiel des différences pour y déceler — et donc y désamorcer — les rapports de pouvoir et les discriminations vécues.

Pour ce faire, Zed Cézard interroge, dans un sondage, des clowns provenant du Canada, de la France et du Brésil, pour préciser la place qu’elles s’attribuent au sein de sociétés encore sexistes, racistes, capacitistes, validistes, âgistes, grossophobes et transphobes.

Il recense ainsi les diversités, les étrangetés et les insoumissions qui traversent la perspective queer et féministe du métier de clown, pour mieux démontrer ce qu’elles impliquent d’agentivité, et l’espace de changements sociopolitiques auquel elles permettent de rêver. « La pratique clownesque est basée sur l’incivilité et la désobéissance. Il y a quelque chose qui relève du queer dans cette forme de rébellion, de chaos et de déconstruction, dans cette volonté de se situer à l’extérieur des normes », explique-t-il.

« Essentiellement, il s’agit pour les clowns de manière générale d’incarner, dans le cadre de leurs pratiques, la laideur, le manquement aux tâches attribuées, le ratage, la maladresse, l’inefficacité, l’incapacité, le manque de sérieux, le désordre, les émotions ou, en tout cas, un manque certain de rationalité. En d’autres termes, on invite les clowns à faire tout ce qui n’est pas préconisé socialement ou politiquement », écrit le chercheur.

Accéder à la liberté

En rejetant les codes binaires et normatifs de la société, en se réappropriant leur corps pour le modeler au-delà des attentes et aborder publiquement la sphère de l’intime, les femmes clowns permettent d’imaginer de nouvelles façons d’exister. « L’avantage du clown, à mon avis, c’est qu’il dispose d’un grand terrain de jeu. Il peut aller dans la rue, au théâtre… Il a un passe-partout pour aller dans n’importe quel endroit et faire ce que bon lui semble. Il peut donc être transgressif sans être agressant. En proposant de l’inattendu, il remet en question ce qui nous est imposé socialement. Il nous dit voici ce que c’est d’être libre. »

À la lumière de ses réflexions, Zed Cézard invite les lecteurs à se questionner sur leur identité, leur existence sociale et politique, leurs corps et les codes et les binarités dans lesquels ils sont coincés. « Plus on a conscience des oppressions multiples qui nous construisent, plus on gagne de la liberté. Même s’il est utopique de penser qu’on peut se dégager complètement de ces codes, on peut se donner des moyens d’émancipation, de résistance à ces énormes pressions qui pèsent sur les femmes et les hommes pour répondre aux attentes liées à leur sexe. Être conscients de la manipulation qui s’exerce sur nous depuis la naissance nous permet d’avoir un droit de regard sur nos vies, et d’accéder à un bonheur beaucoup moins superficiel que celui que cherche à nous vendre la société actuelle. »

 

Les clownes sont-elles politiquement incorrectes ? Réflexions queers sur les pratiques clownesques des femmes 

Zed Cézard, Somme toute, Montréal, 2022, 152 pages



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