Éloge de la lenteur et de la liberté du côté de la fiction d’ici

Virtuose des univers polyphoniques et des tours de force narratifs, Jean-Simon DesRochers fait son entrée Chez Boréal avec «Le monde se repliera sur toi».
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Virtuose des univers polyphoniques et des tours de force narratifs, Jean-Simon DesRochers fait son entrée Chez Boréal avec «Le monde se repliera sur toi».

Cet automne, les auteurs québécois interrogent les mondes qu’on laisse derrière, ceux qui nous guettent et ceux dont on peut encore rêver dans une société où le cynisme, la peur et le repli sur soi laissent encore transparaître quelques éclats de beauté.

Les miracles ordinaires

 

Dominique Fortier a le don de dénicher, dans les mots des autres, de grandes vérités sur les petits et grands mystères de l’existence. Dans Quand viendra l’aube (Alto, 27 septembre) — récit bercé de la fragilité de l’intime —, l’autrice revient sur l’été orageux qui a suivi la disparition de son père. Ici, elle sonde ses souvenirs — le contact le plus intime qu’un être humain entretient avec la fiction — pour y dénicher ces perles de sagesse dont elle seule a le secret. Aux nombreuses questions qui jalonneront sa tortueuse ascension vers le deuil, elle trouve pistes et refuge dans le bleu d’un fleuve qui coule à l’envers et d’un ciel qui perce à travers le brouillard.

Au pied du mont Saint-Hilaire, les vergers ancestraux disparaissent au profit des lotissements immobiliers. Heureusement, quelques artistes affranchis — ébénistes, artisans et patenteux — tiennent corps et lieu, forment des foyers de résistance pour rêver un avenir où la lenteur et la transmission reprennent leurs droits. Un parc pour les vivants (2017), premier roman de Sébastien La Rocque, proposait la fuite comme solution à la vacuité d’une société malmenée par des désirs de performance et de possession. Avec Correlieu (Cheval d’août, 4 octobre), il fait le pari de rester, de trouver, au sein d’une communauté et de ses histoires, la force de défier cette course effrénée vers l’avant et d’accéder à ce qu’il reste de liberté.

Dans tout ce qu’elle entreprend, Anaïs Barbeau-Lavalette brandit l’amour comme d’autres, l’épée. Après Femme forêt (2021), roman sur la famille et la filiation, l’écrivaine et cinéaste raconte dans Femme fleuve (Marchand de feuilles, 7 octobre) la naissance d’un grand amour entre un peintre et une femme venue bouleverser sa vie. Déployant avec douceur ses filets, elle récolte, dans la beauté sauvage du fleuve, des miracles ordinaires, des blessures devenues perles et l’audace des femmes qui embrassent le rythme des marées.

Dans tout ce qu’elle entreprend, l’écrivaine et cinéaste Anaïs Barbeau-Lavalette brandit l’amour comme d’autres, l’épée.

 

Avec Nirliit (2015), son premier roman, Juliana Léveillé-Trudel offrait, à partir de son expérience dans le domaine de l’éducation au Nunavut, l’un des romans les plus sensibles, introspectifs et dénués de pathos sur la communauté inuite et la « beauté en forme de coup de poing dans le ventre qu’exhale le Grand Nord ». Dans On a tout l’automne (La Peuplade, 4 octobre), elle continue de réfléchir aux contradictions que sous-tend le désir d’enseigner à des jeunes dont la réalité diffère complètement de la sienne. De sa plume enracinée dans la flamboyance de la toundra, la romancière rappelle l’importance de savoir prendre un pas de recul pour mieux écouter et s’incliner devant un peuple qui prend les commandes de son avenir.

Les plongées dans l’intimité

Sophie Bienvenua un faible pour les écorchés vifs, ceux qui doutent, qui chutent, qui échouent, ceux qui aiment trop, aiment mal, aiment seuls. Lorsqu’Yvan, alcoolique et sans nouvelles de sa fille depuis 20 ans, apprend qu’il est atteint d’une maladie incurable, il est placé devant un grand dilemme : se pardonner et renouer avec ses proches ou s’abandonner à la déchéance. Dès lors, l’histoire se scinde en deux, racontant en parallèle les destins d’un même homme, prisonnier des rôles qui lui sont imposés et des conséquences de ses choix sur ceux qu’il aime et sur le chemin qui mène au pardon. J’étais un héros (Le cheval d’août, 20 septembre) embrasse avec plénitude les failles et les lésions d’âmes en peine empreintes d’une poésie que la majorité refuse de percevoir.

Le public découvrira une toute nouvelle facette de Marianna Mazza cet automne alors qu’elle publie un premier livre, Montréal-Nord (Québec Amérique, 18 octobre). Dans ce récit autobiographique, elle rend hommage à sa mère, une femme qui, malgré sa solitude et sa difficulté à joindre les deux bouts, a bercé ses enfants d’amour, de rires et d’aventures, de même qu’au quartier de son enfance et à ses habitants. L’humoriste y dévoile une immense sensibilité et un regard tout en finesse sur des êtres aux parcours éprouvants, contraints par leur quête d’amour à rebrousser chemin pour marcher de nouveau sur leurs propres pas.

Catherine Pelletier, jeune femme fougueuse, rebelle et éclatante du populaire roman La déesse des mouches à feu (2014), est de retour sous la plume de Geneviève Pettersen. Maintenant adulte, lassée par un couple qui ne tient plus la route et prisonnière des attentes imposées aux femmes, aux journalistes, aux amantes et aux mères, elle traverse déceptions et ruptures et apprivoise la renaissance de son désir et de ses limites. Une grande méditation sur la liberté, sillonnée — on le devine — de vertigineuses montagnes russes émotionnelles. La reine de rien (Stanké, 2 novembre)

Chaque nouveau roman est une occasion pour Patrick Nicol d’approfondir — en la réinventant — sa réflexion sur l’usure du temps et de la vieillesse. Dans J’étais juste à côté (Le Quartanier, 12 octobre), Pierre, professeur au cégep, assiste aux transformations sociales et discursives qui agitent le Québec entre le printemps érable et la pandémie de COVID-19. À travers une série d’instantanés, l’auteur de Les manifestations (2019) interroge avec finesse et autodérision la nostalgie qui guette les intellectuels et les défis qu’impose la disparition d’une époque sur laquelle reposent notre identité et nos valeurs. De quoi faire mordre la poussière à ses propres biais cognitifs.

Les inclassables

 

Virtuose des univers polyphoniques et des tours de force narratifs, Jean-Simon DesRochers fait son entrée chez Boréal avec Le monde se repliera sur toi (18 octobre), un roman qui a « la rigueur d’un algorithme et l’élégance d’une bande de Moebius ». L’auteur, fidèle à sa manière, met en scène une galerie de personnages dont les destins s’entrecroisent à travers des rencontres fortuites, d’un abribus montréalais à une ruelle de Vancouver, en passant par les vestiges de Tchernobyl et un café parisien. Dans cette suite de microrécits au rythme enivrant, Jean-Simon DesRochers brosse un portrait exhaustif et cynique du monde contemporain et de ses courants les plus inquiétants.

Chaque fois qu’il entreprend un projet romanesque, Emmanuel Aquin — reconnaissable par son style baroque, grinçant et hautement imagé — semble investir les moindres recoins de sa pensée, poussant sa réflexion, sa plume, son érudition à leur paroxysme. Après deux trilogies ambitieuses, le fils d’Hubert Aquin lance ces jours-ci le premier tome d’un vaste cycle aux accents historiques, La Saga de Mégantic. Le goût du loin (Leméac, en librairie) s’ouvre sur le jeune Morrison, dans l’Écosse de 1804. Pressé d’échapper à une existence ennuyeuse, il s’engage dans l’armée britannique, alors en guerre contre Napoléon. Après un séjour dans les plaines étouffantes de la Calabre et quelques nuits torrides en Sicile, le jeune caporal est fait prisonnier au Caire, où il paiera cher son goût pour l’aventure. De quoi s’extirper du marasme du quotidien en quelques pages.

À voir en vidéo