Triomphe de l’imaginaire du côté des plumes américaines

L’écrivain américain Anthony Doerr crée des personnages inoubliables, dont les destins se trouvent liés par un mystérieux texte de la Grèce antique.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’écrivain américain Anthony Doerr crée des personnages inoubliables, dont les destins se trouvent liés par un mystérieux texte de la Grèce antique.

Amor Towles— auteur du succès de librairie Un gentleman à Moscou (2016) — déploie son immense talent de conteur tout au long de l’imprévisible Lincoln Highway (Fayard, en librairie), route mythique traversant les États-Unis d’est en ouest, dans un nouveau roman choral. Emmett et Billy Watson, deux orphelins, sont contraints de recommencer leur vie à neuf. Leur plan de rejoindre la Californie est bouleversé lorsque deux détenus en cavale volent leur voiture et leur maigre pécule. S’ensuit alors une poursuite rocambolesque à travers le pays de l’oncle Sam, peuplée de personnages colorés — vagabonds, comiques vaudevillistes et aristocrates — et de mésaventures qui mènent à la découverte de soi. Divertissant à souhait. Traduit de l’anglais par Nathalie Cunnington.

Miranda, professeure de théâtre à l’université, est atterrée par des douleurs chroniques, un couple sur le point de s’effondrer, le manque de confiance de ses élèves et une dépendance aux médicaments. Alors que tout semble lui filer entre les doigts, elle rencontre trois étranges bienfaiteurs, qui lui promettent réussite et visibilité, dans le travail comme dans la douleur. Savant mélange entre la comédie et l’horreur, Tout est bien (Québec Amérique, 27 septembre) dénonce notre refus collectif de tendre l’oreille aux femmes et de reconnaître leur souffrance. Un récit subversif et « impitoyablement drôle » de Mona Awad (Lapin). Traduit de l’anglais par Marie Frankland.

Un roman qui célèbre le pouvoir de l’écrit et de l’imaginaire ? Pas très original, pourrait-on penser. C’est avant de monter à bord de La cité des nuages et des oiseaux (Albin Michel, 14 septembre), un voyage exaltant et inventif à travers le monde et le temps. De Constantinople à l’Amérique des années 1950, de l’époque moderne à un futur lointain où l’humanité joue sa survie à bord d’un vaisseau spatial, l’écrivain américain Anthony Doerr crée des personnages inoubliables, dont les destins se trouvent liés par un mystérieux texte de la Grèce antique. Un roman immersif et passionnant qui permet d’effacer, l’espace d’un instant divin, les contours de la réalité. Traduit de l’anglais par Marina Boraso.

La révolution féministe de Heather O’Neill

Quelle aurait été l’Histoire si Marie Antoinette et le marquis de Sade — deux personnages marquants du siècle des Lumières — étaient plutôt nés à Montréal, sous les traits de deux fillettes à l’imagination fertile ? La Montréalaise Heather O’Neill a fait de cette idée saugrenue le point de départ de son nouveau roman, Perdre la tête (Alto, 11 octobre), un récit captivant sur une amitié aussi intense qu’improbable entre Marie Antoine, enfant gâtée et charismatique d’un baron du sucre, et la sombre et somptueuse Sadie Arnett.

Alors que la première se vautre dans le luxe et le plaisir, la seconde plonge dans un Montréal miséreux, où elle délecte une classe ouvrière révolutionnaire de romans pornographiques subversifs. Comme à son habitude, la romancière compose une histoire teintée de l’éclat du merveilleux et de la délicieuse noirceur des contes, ainsi que des personnages détestables et tordus desquels on ne peut s’empêcher de tomber amoureux. Une ode au désir et à la puissance de femmes qui refusent de baisser la tête. Envoûtant. Traduit de l’anglais par Dominique Fortier.

Dix ans après l’inoubliable Certaines n’avaient jamais vu la mer (2012), lauréat du prix Femina étranger, l’écrivaine américaine Julie Otsuka est de retour avec La ligne de nage (Gallimard, octobre), un roman empreint de poésie et de douceur, qui met en scène Alice, une vieille dame dont la mémoire commence à faillir, et sa communauté de nageurs. Lorsque des fissures apparaissent au fond de la piscine où ils se réunissent toutes les semaines, forçant l’établissement à fermer, Alice sombre. Placée dans une maison de retraite, elle n’existe plus que par les souvenirs évoqués par sa fille. Dans cet espace où la mort est aussi concrète qu’inimaginable, Julie Otsuka capte les gouffres, les vertiges et les éclats de lucidité qui persistent et recrée dans une grande métaphore la sensation de perte de sens et de contrôle où ne perdure plus que le moment présent. Traduit de l’anglais par Carine Chichereau.

L’histoire de l’Amérique

Jonathan Franzen — fidèle à sa manière — fait du noyau familial le microcosme de la société américaine, de ses dérives et de ses grands décalages dans Crossroads (de l’Olivier, novembre), un nouveau roman choral colossal. Dans ce premier tome de ce qu’on annonce comme une trilogie qui s’étendra sur trois générations, la famille d’un pasteur doit composer avec un rival tout juste arrivé dans la paroisse. Avec patience et érudition, l’écrivain dépose l’intimité de ses personnages au coeur de l’Amérique des années 1970 bouleversée par l’arrivée imminente de la guerre du Vietnam et par l’émancipation d’une génération. Moins grinçant que ses romans précédents, Franzen s’interroge aussi sur la signification et la quête capricieuse de la bonté. Puissant. Traduit de l’anglais par Olivier Deparis.

Tout le monde connaît Johannes Kepler, le mathématicien et astronome qui a donné son nom aux lois du mouvement des planètes. Toutefois, peu savent que sa mère, Katharina, une vieille veuve illettrée mais dotée de talents de guérisseuse, a été accusée de sorcellerie et contrainte de se battre pour faire jaillir la vérité. L’écrivaine canado-américaine Rivka Galchen s’inspire de comptes rendus historiques pour offrir un roman baroque à souhait, une satire à la fois archaïque et moderne qui démontre que les peurs irrationnelles, la violence collective et la misogynie qui ont mené à l’Inquisition sont loin d’être chose du passé. Ta mère est une sorcière (Boréal, 4 octobre). Traduit de l’anglais par Lori Saint-Martin et Paul Gagné.

Sonder la violence

 

Depuis plus de vingt ans, Juan Gabriel Vasquez sonde le passif violent de la Colombie et y décortique une expérience humaine indissociable de cette grande souffrance collective. Son nouveau roman, Une rétrospective (Seuil, octobre), ne fait pas exception. À travers le passé de Sergio Cabrera, un réalisateur colombien dont le père vient de mourir, l’écrivain raconte — entre la Révolution culturelle de la Chine et celle menée par la guérilla colombienne — le récit haletant et touchant d’une famille soumise aux forces de l’Histoire. L’intime laisse ici habilement place à la politique, dans une grande réflexion sur le poids de l’héritage et le libre arbitre. Traduit de l’espagnol par Isabelle Gugnon.

« Derrière le volant d’une voiture sans phares, la nuit est une bouche tiède dans laquelle nous chantons », écrit Billy-Ray Belcourt dans Mécanismes NDN [diminutif de Native Indian] d’adaptation (Triptyque, 13 septembre). Originaire de la nation crie de Driftpile, en Colombie-Britannique, il explore, dans un récit hétérogène qui allie les codes du roman, de la poésie, de l’essai et de la photographie, la violence, la colère et la souffrance que traîne l’histoire coloniale canadienne dans son sillage. Avec une lucidité bouleversante, il aborde les limites de la poésie comme outil de libération et interroge sa propre identité d’écrivain à travers les exigences politiques de la queeritude et les représentations dominantes de la réalité autochtone. « Un choc nécessaire », qui nous presse d’éviter, dans notre ouverture à l’autre, les pièges de la catégorisation et de la binarité. Traduit de l’anglais par Natasha Kanapé Fontaine.

 

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