Des mots contre les puissants

L’auteur de l’essai «Le virus et la proie», Pierre Lefebvre
Photo: Adil Boukind Le Devoir L’auteur de l’essai «Le virus et la proie», Pierre Lefebvre

S’il est un moment où le quidam, le citoyen lambda ou l’homme de la rue, si l’on veut, peut se faire entendre des élus, c’est en campagne électorale. Mais encore faut-il que ce citoyen parle la langue du pouvoir, qu’il en accepte les codes et qu’il en joue le jeu.

Cette langue, ce n’est évidemment pas celle que pratique Pierre Lefebvre, qui signe ces jours-ci l’essai Le virus et la proie, chez Écosociété. Si son livre, qui est rédigé sous forme de lettre, s’adresse à un homme de pouvoir, ses espoirs d’être entendu par lui sont minces. L’auteur n’est pas dupe, lui qui écrit d’entrée de jeu : « Monsieur, vous ne lirez pas cette lettre. »

Ici, plutôt que des mots, ce sont des visions qui s’affrontent, des convictions, des idéologies. Car au-delà des programmes et des promesses, c’est le système tout entier que Pierre Lefebvre dénonce, ou plutôt ce qui le sous-tend et le justifie : principalement le gain et l’appât du gain. En entrevue, Pierre Lefebvre raconte que cette lettre a d’abord été entamée dans le cadre d’un spectacle monté par Olivier Choinière, quand le libéral Philippe Couillard était au pouvoir.

Au fil des ans, les occasions d’écrire à cet homme de pouvoir se sont multipliées. La lettre s’est allongée, jusqu’à devenir un livre.

« Au départ, l’un des thèmes que j’abordais dans la lettre, c’est l’impossibilité, pour un simple citoyen, d’avoir une discussion de plain-pied avec une personne de pouvoir », dit-il.

Un rapport inégal

 

« Pour moi, c’est une question très importante. On dit toujours qu’on est dans une démocratie, mais ce sont les gens de pouvoir, au gouvernement, et ceux qui dirigent les grandes entreprises, comme Facebook par exemple, qui façonnent le monde. »

Il parle en connaissance de cause, lui qui a refusé jusqu’à maintenant de se munir d’un téléphone portable. « Si tu n’as pas de téléphone portable aujourd’hui, tu te retrouves marginalisé, constate-t-il. Moi, je n’en ai pas, mais c’est parce que j’ai une tête de cochon. Mais ça commence à être un peu problématique. Longtemps, je n’ai pas eu de carte de crédit, mais là, je m’en suis pris une, parce que ça devient chiant, si tu veux réserver des billets de train », dit-il.

Ce contexte, les gens de pouvoir ont, ou auraient, la capacité de le moduler, dit-il. Ils ne le font « pas toujours à notre avantage ». Mais les citoyens, qui doivent s’y adapter, n’ont pas la possibilité d’en discuter.

« Cette obligation-là, de fonctionner tout le temps, à plein régime en plus, me terrorise. Le rendement, l’efficacité, la cadence, ce sont des qualités qu’on attend des machines. Ordonner aux êtres humains de les singer est peut-être l’affaire la plus effroyable qu’on puisse exiger d’eux », écrit-il.

Pierre Lefebvre ne se dit pas anarchiste. « Je suis un littéraire », dit-il, ajoutant que la littérature est pour lui l’opposition par excellence. « Je ne suis pas anarchiste, je suis balzacien », dit-il simplement.

Le contexte actuel, croit-il, exerce de la violence. Il prend en exemple le cas d’un homme, qui doit placer sa mère, malade, en CHSLD, parce qu’il lui est impossible de lui offrir des soins décents à la maison.

« Ce qui m’intéressait dans la question du CHSLD, c’est qu’on a souvent l’impression que la politique, c’est un peu abstrait, alors qu’au contraire, c’est très concret. Quand on voit par exemple que l’écart de l’espérance de vie entre Westmount et Saint-Michel est de dix ans, c’est très concret », dit-il.

Pourtant, il se méfie de la politique. « Quand on voit ce que les scientifiques nous disent au sujet de l’environnement depuis les années 1970, et que rien n’a été fait, on comprend que ça n’est pas si simple que ça », dit-il.

Résister par l’écriture

Sa résistance est dans l’écriture, par laquelle il se glisse dans la peau d’une personne sans pouvoir, et qui s’adresse à une personne de pouvoir.

« On sacrifie en plus n’importe comment, de façon tantôt vulgaire, tantôt brouillonne, à coups de délocalisations, de restructurations, de législations offshore, de partenariats public-privé, de montages financiers tordus, de déficits zéro, avec pour résultat que la violence nécessaire à toute immolation sort à chaque fois comme une rivière de son lit pour se répandre partout, ce qui fait peut-être du sacrifice, pour la toute première fois dans l’histoire de l’humanité, un geste odieux, cruel », écrit-il.

Cette opposition, elle est aussi dans son rapport à l’argent, lui qui signait en 2018 un autre essai, Confessions d’un cassé. « Autant l’avouer tout de go, écrivait-il alors, je n’ai jamais rien compris à la valeur de l’argent. J’ai même envie de dire que c’est une vocation précoce. Je n’oserais pas dire que je n’y peux rien, mais un dollar reste toujours pour moi un objet ambigu. »

Autant dire tout de suite qu’il s’en trouve marginalisé. Mais ce qu’il déplore surtout, c’est de ne pas trouver d’endroit où les gens de pouvoir se mêlent à ceux qui n’en ont pas.

S’il reconnaît que ces discussions pourraient avoir lieu à l’occasion d’une campagne électorale, la réalité est moins rose. « Demandez-vous pas pourquoi les taux de participation aux élections s’amenuisent de fois en fois. Plus personne n’y croit à vos carcasses vides », écrit-il.

En entrevue, il donne des détails : « Je pense qu’il y a une désaffection vis-à-vis des institutions. Il n’y a plus grand monde qui croit en la justice, qui croit en l’éducation. La plupart des institutions sont chambranlantes. En fait, la confiance que la plupart des citoyens ont dans les institutions est chambranlante. »

Pierre Lefebvre continue cependant d’exercer son droit de vote, malgré son désabusement. « Je n’ai pas l’impression qu’un vote tous les quatre ans » va faire changer les choses, dit-il cependant.

Par la simple valeur que Pierre Lefebvre accorde aux mots, davantage qu’à l’argent, son essai, même inégal, force un regard différent, désintéressé, sur le pouvoir et les forces en jeu. « L’espoir est du côté de la prise de parole, dit-il. Il y a une espèce d’euphorie à dire qu’on n’est pas dupe, à nommer ce qui nous étouffe et nous accable. »

Le virus et la proie

Pierre Lefebvre, Éditions Écosociété, Montréal, 78 pages

À voir en vidéo