«Que notre joie demeure»: Kevin Lambert, voix multiples

Kevin Lambert
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Kevin Lambert

Jets privés, alcools millésimés, vêtements griffés et évasion fiscale. Le romancier Kevin Lambert s’offre une incursion dans l’univers des ultrariches. Ceux qui font et qui défont le monde. Loin, bien loin, de son existence et de ses propres convictions. Mais très proche de la manière dont il conçoit le roman.

Avec Que notre joie demeure, l’écrivain de 29 ans risque, tout en poursuivant sa réflexion sur le capitalisme, de surprendre les lecteurs de ses deux premiers romans.

« Je ne veux pas porter le poids des autres livres », affirme-t-il en entrevue, rappelant du même souffle que ce troisième titre était déjà entamé lorsque Querelle de Roberval a paru en 2018. L’écrivain a aussi plein de projets qui sont en train de mûrir. « Je ne me sens pas redevable, ni thématiquement ni formellement, de ce que j’ai fait avant », ajoute-t-il, tout en souhaitant que les lecteurs le suivent « dans la différence ».

Une différence, on le verra, qui s’exprime à travers une certaine continuité.

Céline Wachowski, 70 ans, est une architecte montréalaise à la renommée internationale. Adulée, l’héroïne côtoie la jet-set, anime une série culte sur Netlix et Joan Didion a fait son portrait dans le Harper’s Bazaar. Mais le dévoilement du Complexe Webuy, premier projet public que le cabinet C/W réalise à Montréal, fait scandale, certains accusant la femme d’affaires milliardaire de détruire le tissu social de la métropole québécoise. Elle affrontera la tempête à sa manière, entourée d’une riche amie et de son plus proche collaborateur, un architecte gai d’origine haïtienne.

Avec un regard d’anthropologue, Kevin Lambert compose un roman aussi fluide qu’échevelé, faisant à point nommé écho à la crise du logement qui sévit à Montréal. Un roman créé dans le contexte d’une thèse en création littéraire qu’il a récemment soutenue. « C’est la fin de dix ans d’université. Et c’est la première fois que je ne rentre pas à l’école cet automne depuis la maternelle », souligne-t-il, avec un mélange de soulagement et de liberté.

On se rappellera que Querelle de Roberval, une « fiction syndicale » particulièrement subversive, avait pour cadre une grève dans une scierie du Lac-Saint-Jean. Nouvel ouvrier originaire de Montréal, ouvertement gai, le personnage central de Querelle y jouait le rôle d’une sorte d’ange exterminateur, mélange explosif d’un protagoniste de Genet et de « l’invité » du Théorème de Pasolini.

Un espace de tension

 

En France, dans une version à la langue adaptée en partie pour le public français, le roman est paru sous le titre abrégé de Querelle (Le Nouvel Attila, 2019), bénéficiant d’un impressionnant succès critique avant d’être sélectionné pour le prix Médicis et le prix Wepler.En 2021, son premier roman, Tu aimeras ce que tu as tué (paru chez Héliotrope en 2017), a suivi dans l’Hexagone une trajectoire comparable.

Entre l’usine et la chambre à coucher, mêlant pornographie et critique sociale, Kevin Lambert mettait à nu dans Querelle de Roberval toute la violence des rapports sociaux. « Le roman érotique québécois sur les conflits de travail que nous attendions tous », écrivait une critique du New York Times le 13 août dernier à propos de la traduction anglaise.

Kevin Lambert reconnaît que les patrons y étaient à peine esquissés, décrits de manière caricaturale. Cette fois, il a souhaité mettre en scène des personnages qui échapperaient à la caricature, pleins de complexité et de contradictions — comme la plupart d’entre nous.

« Je trouvais intéressant de revenir un peu sur ce que j’avais fait et de voir s’il serait possible et intéressant de faire un livre sur des gens avec lesquels on est en désaccord politiquement. » La pensée de la philosophe américaine Judith Butler, ajoute-t-il, a aussi joué un rôle dans sa réflexion. Il la résume : tout système politique qui nie l’humanité de ses adversaires est problématique et porteur d’une violence éthique.

« J’ai voulu explorer la complexité de quelqu’un qui se fait remettre en question, sans jamais de mon côté remettre en question son droit à l’existence, son humanité, sa complexité ou ses intentions. J’ai essayé de faire un objet où il y a une forme d’empathie dans la critique », soutient Kevin Lambert.

« Pour moi, reprend-il, la littérature a toujours été l’espace de la tension. C’est ce qui est politique dans la littérature. Voilà pourquoi j’ai voulu proposer un personnage qui est contradictoire, qui a des positions discutables ou fâchantes, avec lesquelles on peut parfois aussi être en accord. Pour qu’en lisant, on ait une sorte de liberté d’action et de pensée, une liberté qui, à mon sens, est l’étincelle de la réflexion politique. »

Un roman politique et engagé

 

« Ce roman-là vient beaucoup du choc de quelqu’un qui vient de la région et qui découvre la ville et de quelle façon elle est structurée par les pouvoirs. On sent et on voit beaucoup plus les inégalités lorsqu’on est en ville. On voit plus aussi comment le tissu urbain est l’objet de luttes politiques et sociales qui ont des impacts concrets. » Dans le quartier de La Petite-Patrie où il habite, par exemple, il fait remarquer que l’embourgeoisement avance à vue d’oeil.

De par son sujet, l’architecture, le roman a nécessité une recherche importante, faite de lectures et de rencontres avec des architectes. « L’architecture, c’était une porte d’entrée pour pouvoir écrire sur un personnage de milliardaire, tout en trouvant une sorte de canal identificatoire avec elle. Ses positions sur l’architecture ne sont d’ailleurs pas si loin des miennes, reconnaît-il. Je suis convaincu que l’organisation de l’espace influence notre subjectivité. »

De la même façon que la littérature peut nous changer. Lui-même assure avoir été changé par sa lecture de Proust, et À la recherche du temps perdu constitue un peu le coeur invisible de son troisième roman.

 

Cela dit, il assure que le cycle Soifs de Marie-Claire Blais l’a autant changé que sa lecture de Proust. « On a l’impression d’être “plogué” sur le monde quand on lit ça. C’est un peu comme prendre du mush, on a le sentiment de tout comprendre, d’être connecté aux arbres autant qu’aux animaux ou aux gens qu’on croise dans la rue. »

Que notre joie demeure est politique et engagé, certes, mais pas à la manière d’un manifeste du FRAPRU. Le regard critique agit comme un prisme et infuse tout le roman. Jusqu’au titre, qui évoque le mélange d’autosatisfaction et de conservatisme des classes possédantes.

« Pour moi, être engagé en littérature, c’est être traversé par des réflexions sociales. C’est essayer de donner une forme, en discours et en personnages, à différentes tensions politiques qui existent dans notre société », croit l’auteur, qui déteste depuis toujours qu’on lui dise quoi faire ou comment penser.

Du reste, dans la vie comme dans les romans, les questions sont souvent plus importantes que les réponses. Au coeur d’une époque qui a parfois du mal avec le flou et l’ambiguïté, c’est tout le pari de Kevin Lambert.


Que notre joie demeure

Kevin Lambert, Héliotrope, Montréal, 2022, 384 pages.En librairiele 7 septembre.

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