De l’huile sur le feu

C’est une réalité que je dois accepter: l’alcool alimente chez moi un trou noir qui engloutit la galaxie de mes joies.
Illustration: Marin Blanc C’est une réalité que je dois accepter: l’alcool alimente chez moi un trou noir qui engloutit la galaxie de mes joies.

La semaine dernière, j’ai célébré mon 9e mois de sobriété. Je ne pensais pas être disposée à réussir avec les innombrables occasions de boire, surtout durant l’été. Ce n’est pas quelque chose dont on parle souvent dans les médias ou dans la vie privée sans appréhender les réactions des gens. Quand même, ça mepousse à réfléchir à ce que ces neuf mois m’ont apporté dans mon évolution personnelle. Je ne prétends pas être une meilleure personne qu’une autre ni vouloir faire la morale. Je ne fais pas non plus partie de cercles anonymes. Je parle en mon nom.

J’ai suffisamment de distance maintenant pour dire que j’ai arrêté de boire pour freiner la tristesse omnisciente qui apparaissait au deuxième verre. Je n’ai jamais bu sur une base régulière, mais lorsque je buvais et que je vivais du stress émotionnel, je n’avais pas de limites. J’en suis même venue à faire une psychose toxique qui m’a amenée à l’hôpital psychiatrique.

C’est une réalité que je dois accepter : l’alcool alimente chez moi un trou noir qui engloutit la galaxie de mes joies. L’alcool ressuscite les traumas des agressions passées et les rend encore plus vives dans ma blessure.

Depuis que je suis sobre, je réalise que l’alcool est partout, de nos rites de passage à nos émissions préférées, dans les célébrations comme dans les moments plus sombres. Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai dû dire non à un verre et où l’on m’a regardée avec pitié ou curiosité. Mais être sobre ne veut pas dire pour moi être ennuyante ou malheureuse, c’est plutôt comprendre que, parfois, certaines substances socialement acceptables ne sont peut-être pas faites pour nous.

En étant sobre, je comprends que mes rencontres sont plus vraies et mes rapports avec les gens, plus sains.

 

En neuf mois, le défi de la sobriété s’estompe, devient une joie de vivre. Dire non, dans ce cas pour moi, veut dire oui à une vie où mes émotions se vivent frontalement, avec grâce et humilité, même les larmes les plus difficiles à verser prennent la lumière. Il y a un vertige dans la vérité qu’il me fait plaisir de vivre entièrement.

Oui, neuf mois, comme l’enfant qui arrive dans les bras de son parent. Et j’aime dire qu’enfin, j’ai trouvé la mère en moi, celle qui prend soin, celle qui arrive, qui cajole, qui rassure. Mon sourire a repris celui de l’enfance, ce sourire qui célèbre la vie.

Je constate que ce n’est pas tant la sobriété que l’on félicite dans ces moments d’anniversaire de sobriété, on applaudit plutôt quelqu’un qui s’est choisi et qui a dit : ceci n’est pas pour moi.

Si je buvais, c’était pour calmer mes émotions qui couraient en tous sens. C’était pour m’engourdir, ne serait-ce que pour quelques heures. J’étais soulagée, je n’avais qu’à me dire que demain, je n’aurai qu’à penser à rien d’autre que ma nausée ou mon mal de tête. Je veux bien être sobre oui, sauf de la vie, de l’amour, des rencontres véritables, pour ces chemins qu’on emprunte et au détour desquels on se retrouve avec un peu plus de connaissance de soi et de réponses à ses questions.

Qu’est-ce que j’en ai emprunté du temps sur ma guérison. J’ai tant gratté ma plaie pour que jamais elle ne se referme. Je me disais que si elle se refermait, une partie de moi resterait derrière la cicatrice et il serait trop tard pour apprendre. Mais rien ne peut naître d’une plaie, alors que d’une cicatrice, tout peut fleurir.

Je suis bien heureuse de pouvoir dire qu’une plaie se referme, que j’en ai fini de mettre de l’huile sur le feu. Pour paraphraser ce cher Gaston Miron : j’en arrive à ce qui commence.

 

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