Notre sélection du mois d’août

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Amoureuse des mots rares

 

Entre « phtalate », « compendium » et « ensilage », rien ne sera facilité dans le recueil Incidents (et autres rumeurs du siècle) d’Evelyne Gagnon, qui se présente comme peu accessible. Ici, une extrême complexité surcharge les effets, provoque des surenchères d’étrangetés : « micrométéorites sous la peau / nos désirs sur pilotis / se bercent / poupées maquillées / de magma matière grise ». Ces « désirs sur pilotis » qui « se bercent » laissent pour le moins perplexes. Ces allures de « n’importe quoi » rebutent. On nous parle des « lingeries de bitume / où hibernent les corbeaux » aussi bien que de « l’arrête enfoncée dans son talon /comme le ver dans la pomme / qui tapisse les artères d’un ventru échoué ». Or, dans « Chasse », la terreur soulevée par les meurtriers qui visent leurs victimes trouble, comme le sort de ces femmes trop souvent objets. Mais au bord de l’extinction, en fin de course, la poète ne nous laissera que des « songes élasthane » habités de « libellules radiolaires ». Pas facile à cerner, cette poésie.
 

Hugues Corriveau​

Incidents (et autres rumeurs du siècle)
★★1/2
Evelyne Gagnon, Le Noroît «Initiale», Montréal, 2022,160 pages (en librairie le 30 août)

Écrire dans «la pleine ombre
du monde»

 

Rarement titre fut-il aussi pertinent que celui de La vie poème, de Marc Alexandre Oho Bambe. Car tout le recueil de ce lauréat du prix Condé de poésie 2014 et du prix Verlaine de l’Académie française 2015 est un acte de foi à l’égard de la poésie salvatrice et vivante. Pour l’auteur, déterminé à vivre, coûte que coûte, la poésie est le seul moyen d’accéder à une part de l’euphorie portée par les mots qui font vivre. Tout le recueil témoigne d’une croyance irrémissible en ce que ce langage porte d’énergie vitale : « J’ai appris à écrire dans le noir. // Et j’apprends encore à écrire. // Pour dissiper les ténèbres, laisser une trace et faire de la place, toute la place à la beauté. » Pas une page qui ne soit de cette eau. N’est-il pas vrai qu’« Il fait soleil radieux / Dans le sourire des enfants / Qui parlent aux étoiles / Et voyagent à dos de baleines bleues » ? Les mots tanguent et dansent dans cette poésie de la passion, ils scandent l’urgence du coeur aimant, et c’est déjà très rare.
 

Hugues Corriveau


La vie poème
★★★1/2
Marc Alexandre Oho Bambe, Mémoire d’encrier, Montréal, 2022, 160 pages (en librairie le 29 août)

Une maison à soi

 

Le hoquet en pulpes, premier recueil de poésie d’Éloïse Leblanc, offre son exergue au Parti pris des choses, de Francis Ponge. Pas étonnant : la quête du recueil est intriquée dans les objets du quotidien. D’emblée, on retrouve une narratrice piétinée dans son espace intime, bafouée par une altérité qui dérange : « les frontières de mon corps sont irritées / par les points de vos certitudes ». Sa parole, même, est meurtrie : « nous éteindrons ma voix en sortant ». En lutte, elle cultive un désarroi colonisé par ce qui l’entoure — plantes, fruits, objets —, cherchant la force de l’affirmation de soi : « j’hésite à accrocher mes poings sur les murs / du plâtre sous les ongles / à force de m’excuser ». De cette symbiose complexe s’opère une réconciliation avec son environnement, débouchant sur un « nous » qui respecte sa souveraineté : « mon corps / sali / me sera propre ». Dans ses vers de broussailles, Éloïse Leblanc incarne un univers inattendu, qui épluche de fines métaphores et bouture d’inspirantes notes d’espoir.

Yannick Marcoux
 

Musique
★★★
Éloïse Leblanc, La maison en feu, Montréal, 2022, 136 pages

Poésie sacrificielle

 

André Gide disait que « les plus belles oeuvres des hommes sont obstinément douloureuses. Que serait le récit du bonheur ? Rien, que ce qui le prépare, puis ce qui le détruit, ne se raconte ». Une proposition à laquelle souscrit Les deuils transparents, deuxième recueil de Virginie Savard. Oscillant entre détresse et désespoir, la figure poétique semble incapable de soustraire sa conscience aux injustices du monde : « je cueille les désolations / des millénaires à venir ». Ses jours se succèdent dans une tristesse de laquelle elle peine à se déprendre, cherchant vainement « un présent /habitable / hors de la désolation quotidienne / des morts successives de moi ». À son affliction intime, dévoilée avec courage, s’adoube une empathie profonde pour le vivant qui l’entoure, condamné par la pauvreté ou par la crise écologique. La crise est totale, sans espoir, et la beauté, rare, est tourmentée : « j’aimerais tenir / quelque chose de chaud / qui ne mourra pas ». Un recueil qui se prend le mors aux dents, pour éviter d’être avalé dans sa noirceur.
 

Yannick Marcoux


Les deuils transparents
★★1/2
Virginie Savard, Triptyque, Montréal, 2022, 144 page

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