Le rêve géopolitique d’«Eurafrique»

Après la Première Guerre mondiale, l’idée d’une Eurafrique circule parmi des visionnaires comme Richard Coudenhove-Kalergi (1894-1972).
Photo: La Découverte Après la Première Guerre mondiale, l’idée d’une Eurafrique circule parmi des visionnaires comme Richard Coudenhove-Kalergi (1894-1972).

« En mettant en évidence dans ce livre la relation entre l’Union européenne et la décolonisation de l’Afrique, nous avons décelé une causalité historique commune aux deux phénomènes », écrivent les chercheurs suédois Peo Hansen et Stefan Jonsson, au risque de nous surprendre.

« Ce qui semblait être une discontinuité se révèle en fait une continuité », expliquent-ils : l’aube de l’Eurafrique naîtrait de « la nuit du colonialisme ».

​Leur essai audacieux, traduit de l’anglais par Claire Habart, porte précisément le nom de ce néologisme qui exprime l’union des deux continents. Le philosophe français Étienne Balibar en signe la préface.

Après la Première Guerre mondiale, l’idée d’une Eurafrique circule parmi des visionnaires comme Richard Coudenhove-Kalergi (1894-1972), essayiste austro-hongrois par son père et japonais par sa mère, qui rêvent d’unifier par-delà les rivalités ethniques une Europe déchirée.

​L’essai audacieux des auteurs porte précisément le nom de ce néologisme qui exprime l’union des deux continents. Le philosophe français Étienne Balibar en signe la préface.

 

​Coudenhove-Kalergi publie en 1923 le manifeste Pan-Europa pour promouvoir l’unification européenne. Son mouvement reçoit entre autres les appuis prestigieux du scientifique Albert Einstein, des frères écrivains Thomas et Heinrich Mann, ainsi que des hommes politiques Winston Churchill, Konrad Adenauer et Aristide Briand.

Le racisme européen

​Repris de 1945 à 1954 par des « fondateurs » de l’Union européenne — le Français Jean Monnet, le Luxembourgeois Robert Schuman, le Belge Paul-Henri Spaak, l’Allemand Konrad Adenauer — , le rêve d’une Eurafrique vise à contrebalancer la montée des Amériques et de l’Asie pour mieux équilibrer la géopolitique mondiale. Dans ce projet, « aucun pays européen n’a joué un rôle plus important que la France », jugent Hansen et Jonsson.

​Mais l’Eurafrique souffre du racisme européen — allemand, surtout — qui sévit à l’époque.

Les deux chercheurs signalent « l’horreur » que provoque « la présence de troupes coloniales, composées de 20 000 à 45 000 soldats venus de Madagascar, d’Afrique de l’Ouest, du Maroc et d’Algérie, et déployées par la France pour occuper la Rhénanie après la défaite de l’Allemagne à la fin de la Première Guerre mondiale ». ​L’essayiste français Pierre Nord suppute encore en 1955 la « dernière chance » de l’Eurafrique. Mais le conflit entre l’Europe blanche et l’Afrique de couleur persiste.

En 1957, la création de la Communauté économique européenne aurait permis, selon Monnet, banquier international français, de relever les défis que lancent les anticolonialismes algérien et égyptien à l’idéal euroafricain. La nationalisation, en 1956, par le président égyptien Gamal Abdel Nasser du canal de Suez, propriété franco-britannique, en particulier, avait déjà sonné la fin de ce rêve.

​L’évolution « postcoloniale » de l’Eurafrique que pressentent Hansen et Jonsson reste toutefois trop hypothétique, trop obscure pour dissiper le son lugubre de ce glas.

Eurafrique. Aux origines coloniales de l’Union européenne

★★★

Peo Hansen et Stefan Jonsson, traduit de l’anglais par Claire Habart,

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