La sélection de bandes dessinées du mois d’août

Détail d’une planche de l’album «Nijinski. L’ange brûlé».
Photo: Nijinski, Dominique Osuch Détail d’une planche de l’album «Nijinski. L’ange brûlé».

Et que ça bouge !
 

La reproduction du mouvement est, depuis longtemps, objet de fascination chez les artistes en arts visuels. Ce n’est pas pour rien que la danse est, depuis les tout débuts de l’histoire de la peinture, une figure récurrente. C’est le défi que s’est imposé l’autrice française Dominique Osuch. Et celui d’exposer la vie et, surtout, l’oeuvre du danseur et chorégraphe prodige Vaslav Nijinski était de taille : transmettre l’invention du ballet moderne, en textes et en dessins.

Dans Nijinski. L’ange brûlé, Osuch nous raconte le destin tragique du danseur au début du XXe siècle, mais aussi ses rencontres marquantes. Comme celle avec Diaghilev, le fondateur des Ballets russes, par exemple. Ou avec Stravinski, pour la création du Sacre du printemps, qui fera scandale tellement il était avant-gardiste, au point où la police dut intervenir durant la représentation.

On peut affirmer que Dominique Osuch a su relever, avec souplesse et amour, le défi qu’elle s’était lancé. Une belle réussite.


François Lemay


Nijinski
★★★★
Dominique Osuch, Futuropolis, Paris, 2022, 264 pages
 

Il était une fois… à Brighton

Après s’être fait les dents en travaillant sur des bandes dessinées à saveur autobiographique, voilà que l’autrice britannique Katriona Chapman se lance dans la pure fiction pour son deuxième album, le premier traduit en français, intitulé Breakwater.

Au coeur de cette histoire ? Un vieux cinéma de quartier avec ses restants de vieilles décorations art déco, situé à Brighton, dans le sud-est de l’Angleterre.

On y suit Chris, une fille solitaire, qui travaille au cinéma depuis plusieurs années et qui fait la rencontre d’un nouveau collègue qui, sans le savoir, va changer sa vie.

Le tout est raconté en demi-teintes, porté par un dessin au fusain un peu lourd, mais qui évoque un cinéma aux accents documentaires.

 

Et, sans jamais nous offrir de gros plans ou de longues envolées littéraires, Chapman a ce don de nous faire ressentir les émotions, même au trait gras vu de loin, en toute simplicité. Voilà une bien belle découverte !

François Lemay

Breakwater
★★★1/2
Katriona Chapman, Futuropolis, Paris, 2022, 168 pages

Le dilemme de l’ingénu

 

Tuer ou ne pas tuer l’immonde bête nazie ? C’est là qu’en est Spirou, après six ans de guerre où le groom ingénu a été témoin d’horreurs qui l’ont affranchi. Illusions perdues, amis disparus, conscience croissante des camps de concentration, il a fallu agir, s’impliquer. Jusqu’au bout de l’humanité ? Fantasio, zazou fantasque toujours prêt à en découdre avec le Boche, s’apprête à faire sauter un train. Spirou l’en empêche. Âpre débat. Le pont miné explose : l’écureuil Spip s’est assis sur le détonateur. Ainsi commence le dernier chapitre de ce grand récit qu’Émile Bravo mène depuis 2018, réinventant sans le dénaturer un Spirou d’avant le Spirou célébré de Franquin, très Tintin dans l’esthétique. La libération de la Belgique le met face aux exaltés de l’Épuration, aux collabos vire-capot, à ses propres idéaux. Il apprendra le destin du couple d’artistes qui l’a tant aidé et saura également ce qui est advenu de sa Kassandra bien-aimée. Le dénouement est aussi remarquablement juste que bouleversant… et drôle. L’esprit Spirou a survécu.

Sylvain Cormier
 

Spirou – L’espoir malgré tout « Quatrième partie »
★★★★★
Émile Bravo, Dupuis, Marcinelle, 2022, 48 pages


L’agitateur de l’intérieur

Questions : Damian Bradfield, le scénariste qui nous propose ici son apocalyptique dystopie, est-il dénonciateur ou propagateur ? Qui est ce type qui nous avertit du péril numérique où nous nous engageons aveuglément ? Qui donc nous décrit un monde entièrement régi par la multinationale Amazin (avec un i) ? Un cofondateur de WeTransfer, voilà qui. Et notre sonneur d’alarme y travaille encore. Pour la bonne cause, assure-t-il. Animateur de podcasts, auteur du Trust Manifesto, l’agitateur de l’intérieur a trouvé dans la manière de David Sanchez, illustrateur espagnol, le truchement graphique idéal : dessin minimal au trait précis, plans d’une fixité obsédante. En une demi-douzaine d’exemples mis en scène, comme une vendeuse de souliers qui suit son client partout (sorte d’algorithme incarné), des shop-bots qui font l’épicerie, un résistant-collectionneur de formats désuets que l’on traque parce qu’antihygiénique, une visite guidée des ruines de la Silicon Valley, le constat nous attend à la sortie : tout ça est familier.

Sylvain Cormier

Dream Data
★★★
Damian Bradfield et David Sanchez, traduit par Benoît Mitaine, Presque lune « Lune froide », Melesse, 2022, 80 pages

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