Littérature québécoise - Le compas dans l'oeil

Qu'ils soient de l'Est ou de l'Ouest, de la mer des Sargasses, de la banlieue sud de Montréal ou de Tête-à-la-Baleine, ils remontent avec obstination le cours erratique de leur généalogie, à la remorque d'une force évanescente qui les dirige. Sous la plume alerte de Nicolas Dickner, ce sont trois destins parallèles qui s'entremêlent, convergent, se frôlent puis s'évaporent. Un kaléidoscope d'images fortes et de phrases qui claquent. Un roman qui se dévore.

Comme dans sa première oeuvre qui nous révélait brillamment, il y a quelques années, sa plume éclatante — portée par les articles déraisonnables d'une improbable encyclopédie —, les personnages de ce Nikolski rêvent tous de grands ailleurs et de nulle part éclatants. Ils sont à la merci de leur «nord affectif», cette influence «responsable, écrivait Dickner dans l'une de ses premières nouvelles, de plusieurs grandes découvertes et de quelques naufrages».

En 1989, trois personnages à l'orée de la vingtaine quittent le lieu de leur naissance pour échouer sur une île surpeuplée — Montréal. Noah Riel, né dans une roulotte quelque part au Manitoba, ballotté pendant dix-huit ans par sa mère métis et nomade entre les Rocheuses et l'Ontario, choisit de se fixer et d'entreprendre des études d'archéologie. Joyce Doucet, descendante d'une longue lignée de pirates à l'imagination enflammée, passionnée par l'informatique et l'école buissonnière, décide de fuir définitivement son petit village de la Basse-Côte-Nord.

Derrière le comptoir d'une librairie d'occasion de la Petite-Italie, pour sa part, enseveli sous les Canadianas et les piles jaunies de mensuels illustrés, le narrateur à temps partiel de ce roman, dont le «nom n'a pas d'importance», est de la race des voyageurs immobiles: «Ma vie obéit à l'attraction des livres, le faible champ magnétique de mon destin subit la distorsion de ces milliers de destins plus puissants et plus intéressants.» Il porte autour du cou un compas déboussolé — un «compas Nikolski» —, seule relique d'un géniteur absent depuis toujours, pointant sans raison vers un minuscule village des îles Aléoutiennes (Nikolski), à la pointe sud de l'Alaska. «Mais les anomalies sont comme les obsessions: toute résistance s'avère inutile.»

Migration et magnétisme

Tous les trois, qui se retrouvent sans se connaître dans la grande ville, ont quelques gènes en commun avec Jonas Doucet, de Tête-à-la-Baleine, parti de chez lui à quatorze ans et longtemps opérateur radio dans la marine marchande — un membre de cette étrange confrérie «à mi-chemin entre l'électronique et le chamanisme». Des marins spécialisés que l'on pouvait voir «croupir dans les bistrots portuaires, l'air de griots blasés, incapables de communiquer autrement qu'en pianotant des salves de morse sur leurs chopes de bière».

Revenu sur la terre ferme après dix années de dérive au long cours, Jonas Doucet croisera tour à tour la mère de Noah, puis celle du narrateur sans nom. Puis presque plus rien: quelques lettres, des cartes postales, un compas de marine miniature et une légende. Ce Jonas Doucet est également l'oncle de Joyce, flibustière déterminée...

Un livre sans couverture, constitué des fragments de trois ouvrages décapités, relie entre eux ces trois «héros»: des bouts d'une ancienne monographie sur les îles aux trésors, un traité historique sur les pirates des Caraïbes et vingt-cinq pages de la biographie d'Alexander Selcraig, naufragé sur une île déserte. Un livre «sans visage» à la trajectoire aussi fascinante que ses lecteurs d'occasion.

En accéléré: Noah fera la rencontre d'une mystérieuse jeune femme engagée qu'il suivra jusque sur une île au large de la côte du Venezuela. Joyce répondra aux sirènes du piratage informatique, tandis que le bouquiniste d'occasion continuera de voyager par la pensée. Dix années plus tard, en 1999, à la faveur de quelques hasards bien tissés et impossibles à résumer ici, le cercle du récit se refermera partiellement et tous ces personnages colorés se rapprocheront peu à peu, avant de s'évanouir dans la nature.

Une ironie chatoyante

Abordant un questionnement soft sur la paternité et, plus largement, sur les liens familiaux, le nomadisme et l'immigration, Nikolski se veut aussi une sorte d'hommage direct aux livres comme entités vivantes, organismes contagieux et mouvants. C'est aussi une fable déjantée sur les artefacts de la société de consommation (débris d'ordinateurs, souvenirs fêlés), sur l'indigénisme et l'Amérique continentale. Et tandis qu'elle explore, à sa façon, le registre des «nouvelles solidarités», cette constellation de personnages solitaires et déracinés apprend et réinvente les gestes du partage et de l'amitié.

Dire de Nicolas Dickner qu'il est doué relève de l'euphémisme: l'évidence crève les yeux. Un imaginaire débridé. Une prédilection pour les univers aquatiques et les mécaniques bien fluides. Des phrases à la précision chirurgicale, portées de la première à la dernière page par une ironie subtile et chatoyante. De multiples cas de bibliophilie légère ou aggravée. Et puis des îles, des livres, des rencontres: on croirait lire un Jacques Poulin altermondialiste, mêlé d'Amélie Poulain, de Borges léger et de Louis Hamelin on the road. Cela s'appelle du Nicolas Dickner.

Cartographe autant que rêveur, mélangeant le vrai et le flou, l'écrivain de 32 ans, originaire de Rivière-du-Loup mais établi depuis quelques années à Québec, cultive une érudition factice et maîtrisée sous laquelle couve une folie peu ordinaire. Lauréat du prix Adrienne-Choquette pour un premier et formidable recueil de nouvelles intitulé L'Encyclopédie du petit cercle (L'Instant même, 2000), conteur hors pair à la verve jouissive, Nicolas Dickner se tient loin de l'introspection lourde, des lamentations dépressives et de la pose sincère, faisant peut-être sien ce précepte d'Hemingway: «La tristesse se résout dans un bar, jamais dans la littérature.»

Du véritable bonbon, en somme, peut-être pas ce qu'il y a de plus long en bouche (on pourrait peut-être lui reprocher un certain manque de profondeur), mais éclatant de saveur et truculent au possible. Et prometteur. Débordant de projets, avec d'autres romans et la suite des nouvelles «encyclopédiques» sur sa table de travail (voir son nouveau blogue intitulé Visibilité variable: www.takefu.org/nico), en voilà un qui n'a pas fini de nous faire voyager. Pour notre plus grand bonheur et pour celui de la littérature d'imagination.

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