Les projecteurs nocturnes de Dany Laferrière

Si la nuit offre sa pelletée de petits miracles, Dany Laferrière se désole cependant que les inégalités du jour se prolongent dans la noirceur.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Si la nuit offre sa pelletée de petits miracles, Dany Laferrière se désole cependant que les inégalités du jour se prolongent dans la noirceur.

« Les gens pensent que les livres restent dans la bibliothèque la nuit alors qu’ils partent à la recherche des lecteurs endormis. C’est ainsi qu’on se réveille le matin avec le goût d’un récit sur les lèvres », écrit Dany Laferrière, dans son cinquième roman dessiné, Dans la splendeur de la nuit. Pour l’occasion, il entre par effraction dans la nuit, son intimité et ses délices, avec pour seul rêve la volonté d’en faire partie. Le Devoir l’a rencontré chez lui, dans un Villeray où le soleil rivalisait d’orangé avec les cônes de la rue.

On entre chez Dany Laferrière comme dans un livre : quelques personnages sont là, au coeur d’une scène, qui vous invitent au pas de leurs mots et aux battements de leur danse. Les histoires flottent dans l’air et les bouquins — l’essentiel de ce qui s’offre à la vue — sont aux aguets, jouant du coude dans les bibliothèques. Notre regard glisse sur les titres. C’est la nourriture du moment. D’ailleurs, plusieurs d’entre eux ne sont ici que de passage, puisque Maggie, la femme de l’écrivain, envoie régulièrement une sélection d’oeuvres qui regarniront les bibliothèques de Haïti.

Le jour à l’envers

 

On s’assied à peine que l’académicien plonge dans une nuit qui, dans ses mots, brille plus fort que le jour : « Quand j’étais enfant à Petit-Goâve, mon grand-père me réveillait parfois pour contempler un ciel étoilé. Parce que la nuit devrait être un bien universel. » L’envers du jour met en lumière bien des paradoxes, et il regrette que nos sociétés ne s’y attardent pas davantage. « On a perdu la lumière des astres depuis longtemps. Quand on a estimé que le jour devait continuer et qu’à défaut de l’avoir naturellement on allait le faire artificiellement. Il faut le dire, le monde contemporain des grandes villes est pensé et conçu par des gens qui n’ont pas connu la nuit. »

Il doit y avoir un impact à ces millions de gens qui passent des nuits à prendre des pilules finalement

 

Le remède de nos crises diurnes se trouve peut-être même dans les mystères de la nuit. Il suffirait, suggère-t-il, de cesser de leur tourner le dos. « Une grande partie des jours est faite de gens qui ont mal vécu la nuit et qui sont restés dans le lit à se retourner. Il doit y avoir un impact à ces millions de gens qui passent des nuits à prendre des pilules finalement. »

Si la nuit offre sa pelletée de petits miracles, Dany Laferrière se désole cependant que les inégalités du jour se prolongent dans la noirceur. « Le fait que des femmes n’aient pas accès à la nuit, c’est énorme. Quand on considère le degré de civilisation d’une société, il faut considérer la capacité, pour les femmes, de circuler librement dans la nuit. Parce que c’est quand même presque la moitié d’une journée auquel l’individu n’a pas accès ! »

À défaut de se lancer dans la ville, lire serait déjà une première façon d’habiter la nuit. « Un insomniaque, c’est quelqu’un qui n’aime pas lire, sinon c’est un lecteur. » Mais la nuit est une autre nourriture, un autre théâtre, peuplé d’autres personnages ou, au moins, le résultat d’un renversement où s’ébattent de nouveaux protagonistes. Et pour la découvrir, il faut la traverser : « Tu ouvres la porte et tu sors. »

Une fenêtre ouverte

 

Dans la splendeur de la nuit, peut-être le plus achevé de ses romans dessinés, fait place à une écriture toujours aussi incisive, mais plus aérée et ouverte, permettant à l’écrivain-illustrateur de faire régner la complémentarité de l’écriture et du dessin. « Il y a déjà toute une ambiance créée par l’immédiateté du dessin. Le dessin, c’est le présent de l’indicatif. C’est un autre art d’écrire. » L’invitation est touffue, suave et exaltante, et on s’y engage comme dans la nuit, sans toujours savoir où l’on va. « Je marcherai s’il le faut toute la nuit pour me rendre disponible à l’imprévu », écrit-il.

Un poète de 16 ans assure la narration des récits animés par un bestiaire où prédateurs et proies se disputent la manchette. Le poète y est d’abord observateur privilégié : « J’aime la nuit parce qu’elle me cache des autres tout en les exposant à mon oeil de hibou. » D’autres fois, cependant, il glisse au coeur de l’action : « Je retourne à la nuit. Je me suis retrouvé au milieu d’une foule. Les gens me frôlaient. Je les entendais, sans les voir, raconter leur journée. Le bruissement des voix, tous ces corps en sueur qui se frottaient à ma peau me donnaient l’impression de traverser une rivière. »

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La nuit s’incarne comme un espace fondateur où Dany Laferrière, tout comme son jeune poète, puise une inspiration poétique. L’écrivain fait la part belle à Haïti, même si quelques vers magnifiques témoignent d’un quotidien pénible : « Cité Soleil préfère la nuit au jour. Le chant de la mer. Le vieux vent caraïbe. L’alizé et les monstres marins endorment ceux qui vivent dans ce quartier rugissant de misère. »

C’est de la littérature, mais c’est peut-être aussi, tout simplement, un rêve. « Ma mère croit que nous sommes tout ce qu’il y a dans le rêve, donc que je suis le tigre, le serpent, l’arbre, le chemin, les broussailles et même le vent. » Les rêves comme les livres nous échappent, mais c’est grâce à eux que se construit l’imaginaire collectif : « On se reconnaît dans l’émotion chantée dans les livres, comme si ça n’appartenait pas à la personne qui l’a écrite, mais au langage et à la tradition. C’est pour ça que je reprends sans mauvaise conscience des récits et que je les répète, parce que le monde est un enfant qu’on borde. »

Dans la splendeur de la nuit nous invite à l’universalité des existences, à ses doux souvenirs de Haïti et à cette lumière qui brille, qu’elle soit astre, lampadaire ou allumette, même lorsque la nuit est plongée dans une désarmante obscurité. « Je voulais faire savoir que Haïti peut provoquer. Des gens, des poètes, qui parlent de Li Po, dans la nuit port-au-princienne, parce que ça fait partie de leur mémoire. Et je voulais montrer, par ma littérature, que cet endroit qui semble fermé, qui est une île pauvre, entachée de misère et de catastrophes, garde malgré tout un regard sur le reste du monde. Haïti regarde les autres. Il y a une fenêtre. C’est ça mon oeuvre : une fenêtre. »

Dans la splendeur de la nuit

Dany Laferrière, Points, Paris, 2022, 144 pages. En librairie.



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