Bain de mer avec Dominique Scali

La romancière Dominique Scali
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La romancière Dominique Scali

Son premier roman, À la recherche de New Babylon (La Peuplade, 2015), sorte d’ovni littéraire qui revisitait les codes du Far West américain à la fin du XIXe siècle, avait rapidement séduit la critique. Quelques personnages singuliers y enchaînaient les fuites, les mensonges et les villes, petites ou grosses, à la poursuite de leurs propres démons.

Sept ans plus tard, avec autant d’imagination et la même remarquable maîtrise, Dominique Scali fait le grand écart. Les marins ne savent pas nager, son second roman, compte plus de 700 pages et nous plonge dans une sorte de XVIIIe siècle « alternatif », sur Ys, une île pas du tout paradisiaque perdue au milieu de l’Atlantique Nord, à égale distance de l’Europe et de l’Amérique.

Un roman d’aventures ambitieux, un faux roman historique façon utopie maritime et politique, où se côtoient sous les embruns deux classes d’insulaires qui se regardent en chiens de faïence : les habitants de la Cité et les autres, les « riverains », les laissés-pour-compte nés « du mauvais côté du mur », à la merci des grandes marées qui frappent l’île deux fois l’an.

Lisez tous nos textes sur «Le 12 août, j'achète un livre québécois»

Sept ans ? Aussi bien dire une éternité, à notre époque de déficit d’attention et de réactions instantanées. « Ça ne me dérange pas qu’on m’oublie ! » lance en riant au bout du fil Dominique Scali, qui écrit d’abord et avant tout, explique-t-elle, pour dompter les obsessions qui l’habitent. « Je préférais prendre le temps d’arriver avec quelque chose qui est abouti. »

Au long d’une quarantaine d’années, Les marins ne savent pas nager nous entraîne dans le sillage de Danaé Berrubé-Portanguen, dite Poussin. Une orpheline qui, chose rare sur ce rocher entouré d’eau froide, sait nager et n’hésite pas à utiliser son « don » afin de se porter à la rescousse des naufragés ou pour aller piller les épaves des nombreux navires venus se fracasser sur les récifs qui entourent l’île et ses « contours trop raboteux ».

« Si j’essaie de remonter à l’origine de ce récit, c’est quand je me suis rendu compte que je pleurais seulement lorsque j’étais dans mon bain. C’était un peu comme l’eau qui retournait à l’eau, dit l’écrivaine. C’est la toute première image. » C’était aussi une période, se souvient l’écrivaine, où elle était fascinée par La Petite Sirène, le conte de l’écrivain danois Hans Christian Andersen. « Une fable assez juste des sacrifices qu’on est prêts à faire pour l’amour et pour la réussite. »

Une fascination purement imaginaire

 

Cet ambitieux roman étant né d’une fascination purement imaginaire, l’écrivaine née à Montréal en 1984 raconte être « partie de zéro » quant à ses connaissances de l’univers maritime. « J’ai lu, j’ai lu, j’ai lu. » Elle a notamment puisé dans le côté romantique des images associées à l’océan chez Victor Hugo. Mais aussi chez Roger Vercel, un écrivain de la mer breton qui a fait vivre par son oeuvre les marins et les pêcheurs de son coin de France. Il a permis à Dominique Scali de comprendre ce que c’était que de « penser comme un marin ». Tandis que chacun des personnages qu’elle met dans ses romans, assure-t-elle, est aussi une partie d’elle-même.

La romancière, qui se décrit comme une « tripeuse d’Histoire », avoue d’ailleurs que l’étape de la recherche est à chaque fois au coeur de son plaisir d’écrire. Une « déformation professionnelle », admet cette journaliste à l’emploi du Journal de Montréal, qui aime particulièrement l’étape de la cueillette d’informations.

Sur Ys, plusieurs des personnages vont hésiter entre le monde « tyrannique, très codifié, de la Cité et la sauvagerie libre du rivage ». Le thème de la dualité, reconnaît l’écrivaine, est central : terre et eau, puissance et impuissance. « Le roman est né aussi à une période où j’ai réalisé qu’il était possible d’être extrêmement heureux et extrêmement malheureux en même temps », ajoute-t-elle.

Époque et environnement obligent, les personnages féminins de ce grand récit à la narration plutôt « circulaire »n’y ont pas les plus beaux rôles : prostituées, chapardeuses, marâtres, concubines yssoises sans droit de cité, voire figures de proue sculptées à l’avant des navires. « On comprend qu’à Ys, les hommes et les femmes ne sont pas égaux, reconnaît Dominique Scali. Je pense que j’avais envie de me mettre à la place des impuissantes sur cette île, en particulier à la place des riveraines, mais aussi des femmes en général. Parce que même dans la Cité, on comprend que ce n’est pas évident. »

Écrire pour combler la lectrice en soi

 

Comme avec son premier roman, la romancière a composé un univers dur et sans concession. À l’image des hommes et des femmes qui survivent accrochés à cette île, la géographie et le climat sont impitoyables. « La première étincelle, j’y reviens, c’était un peu La Petite Sirène [d’Andersen]. Cette image de la femme qui est dans la marge, un peu exclue, et qui rêve d’aller dans cet autre monde qui lui est inaccessible. C’est la raison pour laquelle j’ai, si on veut, peuplé mon roman de sirènes métaphoriques, même s’il n’y a aucune queue de poisson, ajoute-t-elle. Mais c’est rempli de femmes qui essaient d’accéder à cet autre monde qui leur est refusé et pour lesquelles elles doivent faire beaucoup de sacrifices. »

Dominique Scali a fait le choix — éminemment littéraire, artistique — de faire adhérer la langue au sujet et à son époque. Le résultat relève d’une sorte d’amalgame particulièrement bien huilé, fait de tournures d’Ancien Régime et de la verve étincelante qui anime certains des documentaires de Pierre Perrault. Elle raconte avoir été frappée, en cours de travail, par la « dignité » avec laquelles’expriment les fabuleux conteurs de L’Isle-aux-Coudres captés par l’auteur de Toutes Isles.

« Parfois, poursuit-elle, j’ai un peu l’impression que notre époque est une île. Pendant des millénaires, les choses se perpétuaient. Les gens naissaient et avaient déjà un rôle qui leur était donné, des attentes qu’ils devaient combler, des rois et des empereurs nous gouvernaient, et personne ne remettait ça en question. Notre époque est très différente de celles qui nous ont précédées, tout est possible, même s’il y a une certaine perte de repères qui vient parfois avec ça. »

« J’ai l’impression que mon moteur, c’est beaucoup mes obsessions, mes trips imaginaires. Il y a même aussi une espèce de frustration : il y a un moment où je suis frustrée de ne pas trouver le livre que je voudrais lire. Plus ça grandit, plus ça se précise et plus la réponse devient : c’est parce que le livre n’existe pas et qu’il faut que tu l’écrives. C’est un peu comme si l’écrivaine, confie-t-elle, venait combler la lectrice. »

Les marins ne savent pas nager

Dominique Scali, La Peuplade, Chicoutimi, 2022, 728 pages. En librairie le 16 août.



À voir en vidéo