Heather O’Neill et le Red Light District

Le boulevard Saint-Laurent traverse les époques dans l’oeuvre d’Heather O’Neill comme dans la réalité, épousant les modes, les envies, les luttes et les humeurs des Montréalais à tous les moments marquants de leur histoire.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le boulevard Saint-Laurent traverse les époques dans l’oeuvre d’Heather O’Neill comme dans la réalité, épousant les modes, les envies, les luttes et les humeurs des Montréalais à tous les moments marquants de leur histoire.

Il y a eu Jean-Paul Sartre et le Café de Flore. Émile Zola et le quartier de l’Opéra. Stephen King et Castle Rock. Ou encore Anne Hébert et Kamouraska. De tout temps, les grands écrivains ont été associés à des espaces, des quartiers et des paysages qui ont marqué leurs oeuvres. Dans cette série estivale, Le Devoir visite, en compagnie de quatre romanciers québécois, les lieux qui les ont inspirés.

Il y a quelque chose, chez Heather O’Neill, qui laisse croire qu’elle s’est échappée du monde des fées, pour offrir aux pauvres mortels un peu de la magie et du mystère habituellement réservés aux enfants. Accoudée à un pilastre du Monument-National, vêtue d’une robe « babydoll » noire, ses cheveux blond vénitien coiffés d’un chapeau cloche, on peut dire qu’elle détonne, parmi l’amas de béton et de cônes orange qui forment le centre-ville de Montréal.

C’est ici, pourtant, à l’angle de Saint-Laurent et Sainte-Catherine, que l’écrivaine montréalaise a rêvé et donné voix à la majorité de ses personnages ; une joyeuse bande d’enfants poètes, de clowns tristes, de prostituées-gangsters, d’orphelins entrepreneurs et autres laissés-pour-compte romantiques.

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Pour celle qui a grandi dans le Red Light District, la faune bigarrée du coin a toujours semblé extraordinaire.« Quand j’étais enfant, les gens qui habitaient dans le parc n’étaient pas démunis à mes yeux, dit-elle en montrant du doigt la place de la Paix. Je les voyais comme de grands philosophes, qui partageaient des idées grandioses et merveilleuses. Dans les logements sociaux, les enfants qui faisaient de mauvais coups étaient de véritables vedettes à mes yeux. Plusieurs d’entre eux se sont retrouvés dans mes romans. »

Aventures et imagination

 

Avec son père, elle passe son temps, assise sur les bancs, à observer les passants et à écouter les histoires saugrenues d’une jeunesse digne d’un film de Martin Scorsese. « Mon père est né tout près, sur la rue Coloniale. Il a commencé à travailler pour des gangsters à l’âge de onze ans. Il grimpait sur les toits, s’introduisait par les fenêtres… Ses récits donnaient au quartier une saveur différente. C’était pour moi un endroit propice à de grandes aventures. »

Avec une amie — qui se disait la réincarnation de l’actrice Sarah Bernhardt —, elle court les friperies et les centres de dons pour se vêtir de costumes extravagants et reproduire les spectacles que présentaient gratuitement chaque année les étudiants de l’École nationale de théâtre au Monument-National. « J’ai compris assez tôt les pouvoirs de l’art et de l’imagination. »

Aventures et imagination se sont donc frayé un chemin jusque sur les pages, donnant vie à des enfants plus grands que nature, à des artistes fougueux qui trouvent dans le royaume des rêves de quoi s’extirper temporairement de la pauvreté, de la violence et de la peur, et dans l’amour de quoi surmonter toutes les tempêtes.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir C’est ici, à l’angle de Saint-Laurent et Sainte-Catherine, que l’écrivaine montréalaise a rêvé et donné voix à la majorité de ses personnages.

Dans La ballade de Baby (Alto, 2020), une jeune fille de 12 ans laissée à elle-même par un père héroïnomane trouvera de quoi s’échapper dans le bourdonnement des Hells Angels et le chant des sirènes de la rue. Hôtel Lonely Hearts (Alto, 2020) met en scène les orphelins Rose et Pierrot qui, plongés dans la misère par la Grande Dépression, rêvent de fonder le plus grand cirque du monde et se promettent de s’aimer jusqu’à la fin des temps. Dans Mademoiselle Samedi soir (Alto, 2019), des jumeaux élevés sous les projecteurs et pourchassés par leurs pulsions autodestructrices rêvent d’indépendance, de beauté et de grandes conquêtes dans le Montréal préréférendaire.

La Main, une ode à la liberté

Le boulevard Saint-Laurent traverse les époques dans l’oeuvre d’Heather O’Neill comme dans la réalité, épousant les modes, les envies, les luttes et les humeurs des Montréalais à tous les moments marquants de leur histoire. « Cette partie de la ville est très représentative de Montréal, car c’est ici, au XXe siècle, qu’elle a développé son caractère international. Alors que la prohibition faisait rage aux États-Unis, les gens venaient ici pour offrir des performances, jouer de la musique, faire la fête ou courir les bordels. La réputation bohémienne, artistique et libre de la ville a traversé le temps », souligne l’autrice.

Alors qu’on déambule sur la rue, Heather O’Neill montre du doigt les quelques institutions qui ont elles aussi survécu à l’écoulement du sablier : le café Cléopâtre, un cabaret et un club de danseuses nues qui a résisté au démantèlement de l’îlot Saint-Laurent ; le Montréal Pool Room, qui a pignon sur rue depuis 1912, où elle mangeait toutes les semaines des hot-dogs avec son père.

« C’est l’endroit idéal pour un roman, parce qu’on y trouve des gens de toutes les marges de la société, et une histoire extrêmement riche. Il y a tellement de couches superposées à déterrer. » L’écrivaine s’arrête un instant pour jeter un oeil à une murale en cours d’élaboration. « Il y a des bâtiments en ruine qui font face à des constructions modernes. Les murales s’accumulent les unes par-dessus les autres. C’est une galerie d’art, un théâtre à ciel ouvert. »

À ce propos, la romancière se remémore une carte du quartier Red Light, vue dans une exposition, qui l’avait grandement inspirée pour l’écriture d’Hôtel Lonely Hearts. « La carte représentait des portes et des passages secrets où les clients et les prostituées pouvaient s’enfuir des bordels, monter dans les étages, ramper à genoux dans les tunnels et sortir dans la rue lorsque la police effectuait une descente. J’ai trouvé ça absolument charmant, cette idée d’un criminel artiste qui bâtit des canaux vers la liberté. »

Un terrain de jeu romanesque

 

Heather O’Neill trouve beaucoup de liberté créative dans le fait que les contours du quartier et les souvenirs de son enfance ont peu à peu fusionné avec le monde imaginaire, n’étant plus aucunement contraints par les frontières du réel. « Plus je deviens adulte, plus je bouge vers le nord, loin de l’arrondissement de mon enfance. Même quand je suis ici, on dirait que l’endroit n’existe que dans ma tête. Tous les bâtiments où j’ai habité ont été détruits. Ils ne subsistent plus que dans mon imagination. C’est pourquoi je n’ai aucun mal à plonger mes personnages dans différentes époques. »

Son prochain roman, Perdre la tête, qui paraîtra en octobre chez Alto, raconte l’amitié improbable entre deux fillettes à la fin du XIXe siècle, déchirées entre les plaisirs et les luxes du Mille Carré Doré (Golden Square Mile) et la misère et la débauche des quartiers ouvriers de Montréal. « Mes héroïnes étaient plutôt réticentes à se plier aux cadres de la société victorienne et à enfiler leurs corsets et leurs grandes cages. J’ai dû les pousser un peu », s’esclaffe-t-elle.

Avec un signe de la main, Heather O’Neill disparaît au détour d’une rue. Sans surprise, on peut presque entendre, dans son sillage, les rires et les supplications de dizaines d’enfants en haillons, accrochés à ses jupes dans l’espoir d’être plongés, eux aussi, dans l’une de ses grandes aventures.



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