«Ma peau» de Sarahmée transformée en livre jeunesse

Une illustration de Niti Marcelle Mueth tirée du livre «Ma peau», de Sarahmée Niti Marcelle Mueth KATA éditeur
Photo: Une illustration de Niti Marcelle Mueth tirée du livre «Ma peau», de Sarahmée Niti Marcelle Mueth KATA éditeur

« Oui ma peau fait de moi ce que je suis / Elle ne disparaît pas sous la pluie / J’la changerais pour rien au monde quoi qu’on en dise ». À l’été 2020, les paroles de la chanson Ma peau étaient sur toutes les lèvres et le morceau, de toutes les fêtes. La rappeuse Sarahmée, qui venait tout juste de dévoiler le vidéoclip accompagnant cet air aux sonorités reggae, faisait un tabac sur les plateformes d’écoute.

Popularisée dans la foulée du meurtre de l’Afro-Américain George Floyd aux mains d’un policier, la chanson — présentée comme une ode à la beauté humaine dans toute sa diversité, ainsi qu’un symbole de fierté et de solidarité — n’a rien perdu de sa pertinence.

Séduits par ses messages d’équité et d’estime de soi, les éditeurs de la maison Kata ont eu l’idée d’en faire un objet : un livre jeunesse dynamique et accrocheur qui célèbre la différence.

Mes oeuvres contiennent parfois des messages provocateurs ou choquants qui sont davantage destinés à des adultes. Cette fois, c’était intéressant d’adapter le format à un public plus jeune sans dénaturer mon travail, et sans en réduire l’impact

 

« J’ai tout de suite été emballée par le projet, souligne Sarahmée, rencontrée par Le Devoir à la librairie montréalaise Racines, qui met en avant la littérature d’écrivains racisés et autochtones. C’est spécial de revenir sur un texte qui a déjà eu sa vie. Ça m’a permis de relire les mots, de réécrire des passages, de réévaluer ma pensée. Les mettre en image, ça leur donne aussi plus de poids, comme si la matérialité les rendait plus réels. »

L’illustration du livre Ma peau a été confiée à l’artiste visuelle Niti Marcelle Mueth, dont le travail s’articule autour des expériences des communautés des personnes autochtones, noires et de couleur (PANDC). Sa vision inclusive et engagée a tout de suite séduit la rappeuse. « J’ai eu un gros coup de coeur pour Niti. Ses illustrations m’ont touchée, par la manière dont elle donnait une expression à ses personnages, par la forme et les mouvements qui les habitent. Le livre, c’est seulement le début de notre collaboration. »

Le message de la chanson correspondait aussi tout à fait aux valeurs et à la mission artistique de l’illustratrice. « Mes oeuvres contiennent parfois des messages provocateurs ou choquants qui sont davantage destinés à des adultes, indique-t-elle. Cette fois, c’était intéressant d’adapter le format à un public plus jeune sans dénaturer mon travail, et sans en réduire l’impact. »

Un livre pour tous

 

« J’n’en veux plus de ces complexes qui ont colonisé mon estime / Tresses, dreadlocks ou cheveux naturels / Tu brilles que ta peau soit claire, foncée ou noir ébène. » Fidèle au sentiment de fierté véhiculé par la chanson, Niti Marcelle Mueth valorise dans ses illustrations la diversité corporelle et la multiplicité des couleurs de peau, des styles de cheveux et des identités. À travers quatre protagonistes qui se réapproprient leur corps pour mieux s’affirmer, bâtir leur estime de soi et leur appartenance au monde, les deux artistes rendent justice à la complexité de l’adolescence, et rappellent aux lecteurs que ce qui les rend uniques est un précieux cadeau.

« Bien que j’écrive de ma perspective et de mon vécu de femme noire, je pense que tous peuvent s’y reconnaître, peu importe la différence qu’ils souhaitent célébrer, affirme Sarahmée. Tout le monde, à un moment de sa vie, s’est questionné sur son apparence, son acceptation de soi, son appartenance, s’est trouvé trop gros, trop mince, trop pâle, trop foncé. Le livre permet vraiment d’exploiter le thème avec tout son potentiel. »

Les illustrations reflètent aussi avec brio la musicalité du texte. Certains segments forts du vidéoclip y sont par ailleurs intégrés. « On voulait s’assurer qu’on ne perdait pas l’essence du matériel de départ, explique Niti Marcelle Mueth. C’était un beau défi de transposer ce côté dansé et festif en image. J’ai ajouté des couleurs, du mouvement et du dynamisme pour faire en sorte qu’on ait envie de chanter ou d’écouter la chanson juste en voyant les images. »

Engagement

 

Le résultat se situe entre pédagogie et oeuvre d’art, tout en se gardant bien de tomber dans l’infantilisant. Niti Marcelle Mueth et Sarahmée font confiance aux jeunes dans leur capacité de s’approprier le message, de le partager, ou bien de poser le livre dans la bibliothèque pour mieux y revenir. « C’est la force du livre, de permettre cette réflexion continue. Quand j’écris, je ne suis pas là pour éduquer les gens ou pour les prendre par la main. Voici ce que j’écris, après tu te débrouilles. À toi de l’interpréter, de le vivre, de le sentir. Les jeunes d’aujourd’hui sont allumés et à l’affût. Ils sont au courant de toutes les causes, de tous les mouvements, et sont capables de tenir un discours sur l’intersectionnalité. Personnellement, je n’étais certainement pas aussi lucide à 15 ans. Je n’ai aucun doute qu’ils sauront quoi en faire », indique Sarahmée en riant.

C’est spécial de revenir sur un texte qui a déjà eu sa vie. Ça m’a permis de relire les mots, de réécrire des passages, de réévaluer ma pensée. Les mettre en image, ça leur donne aussi plus de poids.

La rappeuse offre aussi un cadeau à ses fans, en incluant à la fin du livre un segment documentaire plus intime, où elle revient sur son parcours et dévoile ses influences musicales — de IAM à MC Solaar, en passant par Diam’s et Aretha Franklin.

Elle s’ouvre aussi sur sa vision du féminisme et ses imperfections, et partage la force et le courage que lui a insufflé le mouvement #MoiAussi. Elle dénonce le sexisme inhérent à son métier, alors qu’elle est constamment ramenée à son apparence. « Chaque jour, on me rappelle que je suis une femme, on me le rappelle tout le temps, que je m’habille bien, que je suis belle. On me parle de beaucoup de choses, sauf de ma musique », écrit-elle.

« Cette objectification est le lot de toutes les femmes en musique. Les gens te parlent toujours de ton image, commentent ton look, ta coiffure, ta forme physique, ta beauté… Ça me fatigue. Est-ce qu’on peut passer au contenu ? Les gars n’ont pas ce traitement. On les juge sur leur musique, leurs textes, leur technique et leur attitude. Les femmes, on n’a pas cette latitude. »


Ma peau 

Texte de Sarahmée et illustration de Niti Marcelle Mueth, KATA éditeur, Montréal, 2022, 40 pages. À partir de 7 ans.

À voir en vidéo