Une autre histoire de l’Islam

Guillaume Lavallée
Photo: Jaafar Ashtiyeh Guillaume Lavallée

Qui connaît Djemal ed-Din al-Afghani (1838-1897) ? En Occident, ce nom ne nous dit pas grand-chose, hormis pour quelques exégètes et experts de la pensée islamique. Toutefois, dans les pays musulmans, il demeure une véritable icône qui continue, 125 ans après sa mort, de garnir les librairies du Caire, de Gaza, de Damas ou encore de Téhéran.

« L’homme est captivant et à la fois difficile à saisir », lance Guillaume Lavallée, en entrevue au Devoir. « C’est pourtant l’un des premiers penseurs musulmans qui a tenté de concilier les principes coraniques avec le monde moderne. »

Depuis plusieurs années, le journaliste arabisant et chef de bureau de l’AFP à Jérusalem se passionne pour le personnage. Détenteur d’une maîtrise en philosophie islamique de l’Université de Beyrouth, il a d’ailleurs consacré une grande partie de ses études postuniversitaires à Djemal ed-Din qu’il considère comme l’un des penseurs « les plus influents » du XIXe siècle.

« Il était fasciné et obsédé par les progrès techniques et scientifiques de l’Occident, résume le journaliste. Il considérait que le monde musulman était en retard sur ces questions. Ses réflexions sur la place des femmes ou la supériorité de la philosophie sur la parole coranique vont faire de lui une personnalité controversée, mais aussi le maître à penser de toute une génération de jeunes intellectuels. »

C’est l’un des pires attentats antimusulmans de ces dernières années, et ça s’est passé à Québec, dans ma propre ville. Je sais que c’est un acte isolé motivé par la haine. Je ne veux pas faire de généralité, mais j’ai senti à ce moment-là le besoin d’écrire ce livre comme l’amorce d’un dialogue, mieux faire comprendre la richesse et la complexité de la pensée islamique.

Le journaliste voulait depuis longtemps raconter l’originalité du personnage autodidacte, né, semble-t-il, en Iran, malgré un patronyme qui évoque des origines afghanes. C’est finalement l’attentat de la mosquée de Québec en janvier 2017 (faisant six morts et plusieurs blessés) qui le persuade d’écrire Voyages en Afghani, qui relate la vie tumultueuse de l’intellectuel et aventurier politique.

« C’est l’un des pires attentats antimusulmans de ces dernières années, et ça s’est passé à Québec, dans ma propre ville. Je sais que c’est un acte isolé motivé par la haine. Je ne veux pas faire de généralité, mais j’ai senti à ce moment-là le besoin d’écrire ce livre comme l’amorce d’un dialogue, mieux faire comprendre la richesse et la complexité de la pensée islamique. »

Le choc de la colonisation

 

Si l’auteur consacre son ouvrage à Djemal ed-Din al-Afghani, c’est que ce dernier a vécu à une époque de grands bouillonnements intellectuels, où les modes de pensées en terres islamiques étaient loin d’être monolithiques. « La pensée musulmane ne s’arrête pas au XIVe siècle avec la philosophie arabe dite classique, c’est-à-dire Averroès, Avicenne, Al-Fârâbî. On a l’impression qu’il ne s’est rien passé pendant les cinq siècles qui ont suivi, ce qui est complètement faux. »

L’histoire musulmane n’est pas figée, insiste l’auteur. Il y a 200 ans, au XIXe siècle, il existait déjà des particularités culturelles propres à chaque région. Il y a le monde perse, turc ou arabe. Des ensembles traversés par de nombreux concepts politiques et croyances religieuses.

« Au milieu du XIXe siècle, le rapport des forces bascule au profit des Européens, entamé par l’expédition napoléonienne en Égypte. Les troupes russes lorgnent le Caucase, l’Empire ottoman commence à s’effondrer, la France colonise l’Algérie et les Britanniques affaiblissent les États musulmans du Moyen-Orient. »

Le XIXe siècle est à ce titre une période charnière, soutient Lavallée. C’est la rencontre entre la modernité occidentale et la pensée musulmane contemporaine. L’Islam découvre cette modernité lorsqu’il entre en contact brutal avec l’Occident colonisateur.

« Face à l’invasion des puissances occidentales, le monde de l’islam se retrouve assiégé et les musulmans, humiliés. Djemal ed-Din s’efforce alors de mobiliser les peuples contre la domination étrangère, mais pour y parvenir, il croit que l’Islam doit entreprendre des réformes profondes en réhabilitant les sciences et en s’inspirant des avancées technologiques européennes, tout cela sans trahir ses origines religieuses. »

Au même titre que des personnalités comme Rifa’a al-Tahtawi, Muhammad Abduh ou Muhammad Iqbal, le réformiste fait partie du courant de la Nahda, mouvement de renaissance culturelle et d’émancipation collective chez les peuples musulmans de l’époque.

Nourri à la fois de philosophie médiévale islamique et de libéralisme européen, le penseur « chiite et rationaliste » n’hésite pas non plus à critiquer les oulémas (les théologiens gardiens de la foi), dirigeants corrompus et autres despotes musulmans qui, selon lui, empêchent les populations d’accéder la modernité. « Des prises de position qui vont lui causer plusieurs ennuis. Considéré comme un agitateur politique, il devra s’enfuir de Turquie, d’Iran et d’Égypte. »

Un islamiste ou un avant-gardiste ?

À mille lieues des ouvrages polémiques sur le voile, le burkini, l’alimentation halal ou sur un prétendu péril islamique, Voyages en Afghani se veut plutôt une réflexion sur les impacts de l’histoire humaine sur la pensée philosophique. « Djemal ed-Din ne voulait pas seulement être un témoin de son époque. Il voulait changer le cours des événements. Partout où il est allé, de l’Afghanistan à la Turquie, en passant par la Syrie, l’Inde, l’Égypte ou bien Paris, il s’est impliqué auprès des élites et des décideurs. »

L’essai se lit comme un polar. Afin de bien cerner la personnalité fuyante de son personnage, qui aimait entretenir l’énigme et le mystère, Guillaume Lavallée s’est fait enquêteur en menant ses propres recherches dans les archives diplomatiques européennes, y compris les rapports de police de Paris.

« Il s’est installé quelque temps en Europe à partir de 1883. C’est au coeur de la capitale française qu’il a diffusé ses idées anti-impérialistes dans sa volonté de rassembler tous les musulmans autour d’un but commun, le panislamisme. L’homme était surveillé et mis sur écoute par les autorités, ce qui ne l’a pas empêché de publier ses idées politiques dans un journal parisien. »

La période française est l’occasion pour l’auteur de revenir sur un célèbre scandale qui met en scène le réformateur Ernest Renan, écrivain et philologue spécialiste des langues sémitiques. Les deux vont s’opposer à coup d’articles sur le rapport entre l’islam et la science. « Renan et Djemal ed-Din se lancent dans l’un des affrontements les plus épiques et les plus emblématiques entre l’Europe des Lumières et la philosophie arabe moderne, entre les rives nord et sud de la Méditerranée », écrit l’auteur.

Après sa mort, la renommée du penseur a décliné en Europe. Dans le monde musulman, son influence est grandissante et va être à l’origine d’un grand malentendu, croit Lavallée. « Certains parmi les cercles rigoristes ont fait de Djemal ed-Din le père de l’islamisme. Ils ont retenu de lui uniquement son combat contre la colonisation et ont mis de côté ses réflexions modernes. Quand on le lit, on se rend compte qu’il n’y a pas de rejet du monde occidental, mais davantage un désir de faire une synthèse. »

Voyages en Afghani 

Guillaume Lavallée, Mémoire d’encrier, Montréal, 2022, 232 pages



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