Trouver son flow avec Daniel Lavoie

En une vingtaine d’années, Daniel Lavoie a noirci quelque 600 pages pour n’en garder qu’environ 10 %, ne transcrivant dans son ordinateur que ce qu’il trouve pertinent. À Montréal, à Paris et à Bologne, les caisses de cahiers s’accumulent.
Photo: Valérie Paquette En une vingtaine d’années, Daniel Lavoie a noirci quelque 600 pages pour n’en garder qu’environ 10 %, ne transcrivant dans son ordinateur que ce qu’il trouve pertinent. À Montréal, à Paris et à Bologne, les caisses de cahiers s’accumulent.

Avec la discrétion qu’on lui connaît, Daniel Lavoie a publié trois livres depuis 2011. Après deux recueils d’essais poétiques, l’auteur-compositeur-interprète lançait en juin Humanismes, recueil de fables où la musique tient un rôle de premier plan. De fait, pour chaque texte, l’artiste aux goûts musicaux éclectiques propose d’écouter des morceaux de jazz, de musique classique et contemporaine. De quoi bousculer vos algorithmes !

Mieux encore, Lavoie invite le lecteur à lire ses fables en chuchotant, en imitant Philippe Noiret, en criant, en chantant et même en slamant. Le pape du rap serait-il devenu le seigneur du slam ? « Je les ai tous faits longtemps, beaucoup et souvent à voix haute, pour pouvoir justement sentir “the flow”, comme on dit », confie Daniel Lavoie, joint à Bologne par appel vidéo avant qu’il se rende à New York pour la présentation du spectacle Notre Dame de Paris au Lincoln Center. « Je ne cacherai pas que je mets beaucoup, beaucoup, beaucoup de temps sur chacune de ces petites pages. Je travaille ça un petit peu comme un orfèvre, dans le détail. »

J’écrivais sporadiquement, de petits bouts en petits bouts. Mais là, je me suis vraiment imposé la discipline d’écrire tous les jours, peu importe les conneries. Je me suis pris à mon piège, je suis devenu un «addict». J’écris encore tous les jours.

L’aventure littéraire de celui qui sera intronisé au Panthéon des auteurs et compositeurs canadiens le 24 septembre commence en 1999, un an après la création de Notre-Dame de Paris. À l’époque, il constate qu’écrire à la plume lui manque. Il se met alors à écrire une ou deux pages par jour.

« J’écrivais sporadiquement, de petits bouts en petits bouts. Mais là, je me suis vraiment imposé la discipline d’écrire tous les jours, peu importe les conneries. Je me suis pris à mon piège, je suis devenu un addict. J’écris encore tous les jours. Quand je ne peux pas le faire, il me manque quelque chose dans ma journée. C’est mieux que la drogue, mettons ! »

Puis un jour, tandis qu’il prépare une tournée intimiste, il permet à son metteur en scène de grappiller quelques textes dans ses cahiers afin qu’il les lise entre les chansons. Les spectateurs réclamant ses textes, Daniel Lavoie, qui n’a jamais rêvé de publier, approche les Éditions des Plaines, établies dans son Manitoba natal. Paraît donc en 2011 Finutilité. Quatre ans plus tard, à la demande de l’éditeur, il lance Particulités. Avant la pandémie, le chanteur dit une fois de plus « OK » à son éditeur et entreprend d’écrire Humanismes.

Le poète s’amuse

En une vingtaine d’années, Daniel Lavoie a noirci quelque 600 pages pour n’en garder qu’environ 10 %, ne transcrivant dans son ordinateur que ce qu’il trouve pertinent. À Montréal, à Paris et à Bologne, les caisses de cahiers s’accumulent. Les garde-t-il pour la postérité ? « Si mes enfants peuvent faire de l’argent avec ça un jour, tant mieux pour eux autres, mais personnellement, mon petit ego, qui va être dans la terre ou brûlé, va s’en foutre complètement. Il s’en fout déjà pas mal ! » dit-il en riant.

Ce prétendu je-m’en-foutisme ne trahirait-il pas l’humilité de l’artiste ? « L’autodérision me connaît bien ; je me suis toujours bien foutu de ma gueule, donc je suis très dur avec moi-même. C’est certain que je m’amuse et que je ne prends pas ça pour de la littérature sérieuse, mais je le fais quand même très sérieusement. »

S’il affirme que ce qu’il écrit n’est pas de la poésie, on en trouve à profusion dans les images qu’il suggère et dans sa manière de créer une musicalité ; dans Finutilité et Particulités, il démontre un faible pour les allitérations. Si les deux premiers recueils étaient en vers libres, Humanismes se décline en une suite de poèmes de cinq quatrains.

Un Frollo plus humain

Depuis 1998, Daniel Lavoie incarne Frollo, celui par qui le malheur arrive, dans la comédie musicale Notre-Dame de Paris, de Luc Plamondon et Richard Cocciante, d’après le roman de Victor Hugo, dans une mise en scène de Gilles Maheu. En 2000, il reprend le rôle dans la version anglaise à Londres, puis le revisite en français en 2018, pour les 20 ans du spectacle.

« J’ai accepté de revenir en français parce que j’étais curieux de voir où en était Frollo. En 18 ans, il était devenu drôlement plus vieux… comme moi ! Un petit peu plus mou, un peu plus tendre, un petit peu moins méchant, mais en même temps, tout aussi perdu dans ses relations avec les femmes. Ça m’a beaucoup amusé de le reprendre, car j’ai toujours énormément de plaisir à jouer ce personnage. »

En plus de mûrir, le ténébreux homme d’Église s’est humanisé, au dire du chanteur : « Je ne le vois pas comme un sombre vilain, mais comme un pauvre type qui a de gros problèmes avec ses émotions. C’est un intellectuel qui ne sait pas comment “dealer” avec un coup de foudre, et sa façon de le faire est vraiment très dégueulasse. Au départ, c’est un homme généreux ; il a quand même accueilli Quasimodo pour lui donner une chance dans la vie. Avec le nouveau Frollo, j’essaie de faire en sorte que tout le monde se reconnaisse en lui, parce que nous avons tous en nous ce petit côté perdu. Je pense que j’y arrive par moments, si je me fie aux lettres de fans que je reçois, de Chine, de Corée… »

Notre-Dame de Paris sera présenté du 9 au 20 août à la salle Wilfrid-Pelletier, à Montréal.

« Il y a plus d’ouvrage, plus de contraintes, reconnaît l’avide lecteur et auditeur de conférences sur Internet. Quand j’ai commencé ce livre, je me suis concentré sur une forme rigoureuse. Je me suis dit que j’allais faire des textes que je pourrais mettre en musique et que j’allais essayer de faire dix textes sur une même musique juste pour voir ce que ça donnerait. Je me suis vite rendu compte que c’était absurde. Je me suis amusé à garder cette forme pour faire 40 chansons avec ces fables ; je ne les ai pas gardées parce que je ne trouvais pas ça très heureux comme chansons. Mais il y en a deux qui ont marché super bien. »

De fait, Diane Dufresne a chanté La fable de la star dans son dernier concert et Claude Gauthier lui a réclamé La fable des mamans pour son prochain album.

 

Tendre misanthrope

Dans ces fables où il décrit l’état du monde, nous fait voyager dans le temps, du Big Bang au Moyen Âge en passant par l’Antiquité, on rencontre un Daniel Lavoie un chouïa insolent, un brin baveux, faisant montre de tendresse envers l’humanité avec une bonne dose d’humour parfois noir.

« C’est un choix qui est amoral, apolitique, athée. C’est là où je suis. J’essaie de dire les choses comme je pense qu’elles sont. Je pense que c’est difficile de me contredire dans ce qui est écrit là. Il y a des choses avec lesquelles on peut ne pas être d’accord, mais c’est très difficile de trouver un argument pour dire : “Non, t’as pas raison.” Je pense que j’ai à peu près raison partout, mais en même temps, je n’affirme rien, j’évite l’affirmation, la vérité. C’est quelque chose que je ne connais pas. »

On détecte aussi dans Humanismes une certaine misanthropie, une lassitude de notre monde figé dans un marasme de banalité. Sans être pessimiste ni nihiliste, l’auteur insiste pour parler de la finalité du monde, de la nôtre. Et pourtant, il y célèbre aussi la beauté de la vie, des êtres humains.

« C’est pas ça, la vie ? Est-ce qu’on peut me dire qu’il y a autre chose ? J’attends toujours l’expérience scientifique qui va me prouver l’existence de Dieu. On est effectivement dans une banalité que j’avais déjà découverte dans Boule qui roule : “Tout ça, ça s’passe / Quelque part dans l’espace / Sur une boule qui roule dans l’infini.” J’avais compris ça quand j’avais 28, 29 ans. J’ai un petit peu travaillé sur le thème. Eh oui, il y a le misanthrope : les humains m’énervent beaucoup. J’aime pas le monde, mais l’humanité m’attendrit. Je trouve qu’on ne se donne pas la peine de réfléchir beaucoup, qu’on est léger, et ça m’énerve. Mais qu’est-ce que tu veux faire ? »

Humanismes

Daniel Lavoie, Éditions des Plaines, Winnipeg, 2022, 130 pages



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