Hommage à ceux qui dansent mal

Des fois, on va voir un concert qui n’est pas si extraordinaire que ça, mais on a quand même le sourire fendu tout l’long. Il y a un autre spectacle qui se déroule juste devant la scène…
Photo: Marin Blanc Des fois, on va voir un concert qui n’est pas si extraordinaire que ça, mais on a quand même le sourire fendu tout l’long. Il y a un autre spectacle qui se déroule juste devant la scène…

Il y a deux façons de recommencer à aller voir des spectacles : lentement mais sûrement, ou, comme les festivaliers par les temps qui courent, quinze concerts en trois jours. En manque, vous dites ? À ce propos, mon ami Olivier racontait : « Ça paraît que les musiciens n’ont pas fait de scène pendant longtemps. Ils reviennent en force frais et dispos, avec le couteau entre les dents et l’envie de nous en mettre plein la gueule. »

Wow, quelle image ! Plus rock que ça, il y aurait Marjo et Ozzy lançant des chauves-souris. Dans une foule extatique ! Et dans cette foule de la Tournée mondiale MARJO & OZZY International Chicken Dance Tour (que j’aime bien imaginer dans un moment de délire-insouciance-la-vie-est-comme-avant), il y a aussi PLEIN de personnes qui dansent n’importe comment.

Ce que je veux dire, c’est que 99 % d’entre elles n’ont jamais suivi de cours de danse. Et c’est particulièrement à elles que je veux rendre hommage. Parce que des fois, on va voir un concert qui n’est pas si extraordinaire que ça, mais on a quand même le sourire fendu tout l’long. Il y a un autre spectacle qui se déroule juste devant la scène…

Non, les personnes qui dansent mal ne se cachent pas pour danser. C’est leur qualité numéro un. Elles n’ont d’ailleurs aucunement conscience que d’autres spectateurs les filment plus que le chanteur avec leur cellulaire. Elles ne savent peut-être même pas qu’elles sont en train de danser. On appelle ça le lâcher-prise, pis se foutre du regard des autres. Et ça, c’est encore plus rock que Marjo et Ozzy ensemble.

Quelques types de danse sous-estimés dans notre société :

Le Air guitar, le Air drums ou le Air «insérez l’instrument de votre choix», consiste à faire semblant de jouer d’un instrument dans le vide, et ce, même si on n’a jamais appris à jouer d’un instrument de sa sainte vie ;

La Gigue en solo a la particularité de ne pas nécessairement être désirée à la base. Elle survient lorsqu’une personne se met à giguer intensément des talons et des jambes, invitant les autres à y embarquer en s’accrochant avec les bras. Personne n’embarque. La personne se réinvente tu-seule ;

La Main molle s’exécute principalement avec la main qu’on bouge mollement, paume vers le haut et semi-ouverte, comme si on brassait des dés invisibles. (Juxtaposée à quelques claquements de doigts qui ne doivent pas sembler aléatoires, cette danse a le pouvoir — bien que plus timide — de donner l’impression qu’on comprend le beat de free-jazz qui est en train d’être joué.) ;

La Lindberg, celle-là, je pense que c’est ma mère et mes tantes qui l’ont inventée. À un party de Noël, tard dans la nuit, après avoir écouté des trucs plus gentils comme Pour un flirt avec toi ou les deux faces de la cassette Ce soir on danse ! Vol. 2. À défaut d’avoir pu assister à l’improvisation entre Robert Charlebois, Claude Péloquin, Louise Forestier et Pierre F. Brault, qui ont créé cette chanson phare autour d’un piano à trois heures du matin quelque part en 1968, on m’a appris, très jeune, qu’il est extrêmement bon d’entrer en transe sans aucune drogue et de dire « crisse » en même temps que Louise Forestier. Le tout en mimant Boeing, avions et pigeons s’envolant dans l’espace ;

Toute forme de split ou n’importe quel mouvement de Karaté Kid.

Vous irez voir sur YouTube le légendaire Rufus Thomas, qui, lors d’un spectacle extérieur en 1972, invite la foule à danser le Funky Chicken. Ça commence par des bruits de poulet et ça se déroule dans un stade de football… Enfants, adultes, chapeaux, pattes d’éléphant, décolletés, camisoles et robes colorées descendent des estrades, sautent les clôtures pour se faire aller les ailes, le popotin, les hanches, le coeur au grand complet.

C’est, sincèrement, l’archive musicale la plus grandiose de tout YouTube. Et je vous avoue bien humblement que, si je la partage avec vous aujourd’hui, c’est parce que je souhaite ardemment une chose : que plus jamais un artiste n’ait l’air de quémander à son public de « venir en avant ».

De grâce. Ils nous donnent tellement, les musiciens ; la moindre des choses est de leur donner le minimum. Approchons-nous donc des scènes et, si l’envie nous pogne, habitons-les en dansant nos vies.

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