Le reportage de guerre, un genre littéraire?

Des soldats soviétiques repoussent l’armée allemande à l’hiver 1942-1943, lors de la bataille de Stalingrad, l’un des tournants de la Seconde Guerre mondiale.
Photo: Agence France-Presse Des soldats soviétiques repoussent l’armée allemande à l’hiver 1942-1943, lors de la bataille de Stalingrad, l’un des tournants de la Seconde Guerre mondiale.

La guerre qui fait rage aux portes de l’Europe réveille les fantômes d’autres conflits, qui ont parfois marqué la littérature. À la fois écrivains et soldats, ils ont raconté ce qu’ils ont vu, écrit leurs traumatismes et leurs désillusions. Pour ce cinquième texte de notre série «Écrivains dans les tranchées », Le Devoir se penche sur Vassili Grossman et Curzio Malaparte.

À l’exemple de l’écrivain russe Vassili Grossman (1905-1964), la guerre peut être parfois pour un écrivain le moment d’une double révélation.

Pour l’auteur de Vie et destin, l’un des plus grands romans du XXe siècle, la Seconde Guerre mondiale aura ainsi été un tournant, autant dans sa vie que dans son oeuvre.

Chimiste de formation — comme Primo Levi —, écrivain adoubé en 1934 par Maxime Gorki (« l’ingénieur des âmes humaines », dira Staline), membre en règle de l’Union des écrivains soviétiques dès 1937, suivant sans trop broncher la ligne du parti, Vassili Grossman a traversé sans mal les années de la Grande Terreur, des procès-spectacles, des déportations et des exécutions massives.

L’époque était pourtant dévastatrice, et les écrivains ont été durement touchés : sur les 700 auteurs réunis pour le premier Congrès des écrivains — pendant lequel a été proclamée la fameuse doctrine du « réalisme socialiste » —, seulement 50 étaient encore en vie au moment du second congrès, en 1954. « C’était un temps où ne souriait / Que le mort, heureux de son repos », écrira Anna Akhmatova.

En juin 1941, Vassili Grossman, « écrivain officiel » de 35 ans, se porte volontaire pour combattre dans l’Armée rouge, après le bris du pacte Molotov-Ribbentrop par l’Allemagne nazie. Le bureau de recrutement le déclare inapte — embonpoint, âge, myopie —, mais à force d’insister, l’écrivain sera engagé à la Krasnaïa Zvezda (L’Étoile rouge), le quotidien officiel de l’Armée rouge, qui compte des millions de lecteurs. Un journal dont Staline lui-même, paraît-il, tenait à vérifier chaque page avant son impression.

Comme Ilya Ehrenbourg, qui avait couvert la guerre civile espagnole pour le journal Izvestia, comme avant lui Isaac Babel, propagandiste sur le front de la guerre russo-polonaise de 1919 — expérience qui va nourrir les récits de son puissant Cavalerie rougeen 1926 —, Vassili Grossman devient correspondant de guerre. Il va accompagner l’armée soviétique afin de rendre compte de la réalité sur le terrain, racontant la vie des soldats, devant jour après jour écrire en toutes circonstances, même entre deux bombardements.

La vérité impitoyable de la guerre

 

Ilya Ehrenbourg et Níkos Kazantzákis pendant la guerre d’Espagne, Orwell, Hemingway, Dos Passos et Steinbeck au cours de la Seconde Guerre mondiale, nombreux sont les écrivains qui ont alimenté les journaux — et parfois aussi la propagande des pays en cause.

L’écrivain italien Curzio Malaparte, reporter de choc sur le front de l’Est pour le Corriere della Sera, a pour sa part su transcender avec puissance son expérience face à l’horreur de la guerre dans Kaputt (1943). Une puissance d’évocation qui se double d’un engagement philosophique : c’est là où l’écrivain se révèle face au journaliste, élevant presque le reportage de guerre au statut de genre littéraire, « au milieu d’une Europe corrompue par la faim, par la haine et par le désespoir ».

Pensons aussi à l’écrivain et homme politique russe Zakhar Prilepine, dont les premiers romans témoignent de son expérience de soldat durant les deux guerres de Tchétchénie, en 1996 et en 1999 (Pathologies, 2007). À travers Journal d’Ukraine et Ceux du Donbass (2017 et 2018), cet ultranationaliste plus lucide qu’exalté a aussi raconté sa version de la guerre du Donbass aux côtés des séparatistes prorusses. Entre le rôle d’acteur et celui d’observateur, la frontière est parfois floue : le 28 février 2022, Prilepine a fait l’objet de sanctions par l’Union européenne, comme plusieurs oligarques, en raison de son rôle dans le conflit russo-ukrainien et de ses liens avec Vladimir Poutine.

Vassili Grossman, lui, aura passé plus de 1000 jours sur le front de l’Est, soit trois des quatre années de la « Grande Guerre patriotique », comme appellent les Russes l’épisode le plus long et peut-être le plus sanglant la Seconde Guerre mondiale — 30 millions de morts, dont 17 millions de civils.

Sous sa plume, tout s’imprègne de son regard incisif et sensible, de son humanité, de son intérêt sincère envers les hommes et les femmes, les animaux et la nature. Et c’est sans surprise que l’on découvre aussi que Tchekhov était son écrivain préféré.

Considéré comme l’un des témoins oculaires les plus fins et les plus honnêtes de cette guerre, Vassili Grossman ne sera pas épargné par les tragédiespersonnelles : son fils aîné est mort au combat, sa mère est décédée, comme tous les 35 000 habitants juifs de Berditchev, en Ukraine, pendant l’avancée allemande.

Témoin de la colossale bataille de Stalingrad, à près de 1000 kilomètres au sud-est de Moscou le long de la Volga, il sera contraint de quitter la ville en janvier 1943, l’âme en peine. « La ville est devenue pour moi une personne vivante », écrira-t-il à son père. Cette bataille, l’une des plus meurtrières de l’histoire, constitue l’une des expériences majeures de sa vie.

Continuant à suivre l’Armée rouge, à travers la Biélorussie et la Pologne, et jusqu’à Berlin en ruine après l’écrasement de l’armée allemande, Vassili Grossman sera le premier dans le monde à décrire un camp d’extermination et à recueillir des témoignages sur place (L’enfer de Treblinka, en 1944). Sans relâche, l’écrivain a voulu mettre noir sur blanc ce qu’il pensait être « la vérité impitoyable de la guerre », perdant peu à peu de sa naïveté politique à l’égard du « totalitarisme exterminateur ».

Un jeu dangereux

 

Les fascinants carnets de Grossman, remplis à chaud et à ras bord durant toute la guerre, aujourd’hui en partie publiés, auraient pu lui valoir la mort si les autorités en avaient pris connaissance. Ils vont nourrir toute son oeuvre à venir, formant la matrice d’une fresque monumentale en deux parties : Pour une juste cause, qui paraîtra en 1952 sous forme de feuilleton dans la revue Novy Mir, mais surtout Vie et destin, roman « antisoviétique » auquel l’écrivain va travailler pendant 15 ans. Les deux romans sont centrés autour de la bataille de Stalingrad et du destin de la famille Chapochnikov. Dans Vie et destin, à travers lequel Grossman pose un regard impitoyable sur le totalitarisme russe, l’écrivain laisse entendre qu’il n’y a pas de différence de principe entre le nazisme de Hitler et le régime stalinien.

« Je ne crois pas au bien, dit le personnage d’Ikonnikov au début de Vie et destin, je crois à la bonté. » Et aussi : « Il n’y a pas d’innocents parmi les vivants. »

En 1961, il soumet son manuscrit à l’Union des écrivains, puis le KGB frappe à sa porte et « arrête » Vie et destin, saisit tous les exemplaires dactylographiés du manuscrit, les notes et les brouillons, de même que les rubans et les carbones utilisés par la secrétaire qui tapait ses manuscrits.

« La mise sous les verrous d’un roman est la plus haute distinction que le pouvoir d’État puisse décerner à une oeuvre littéraire, écrit Efim Etkind dans sa préface à Vie et destin : l’imagination de l’auteur se trouve placée au niveau de la réalité. »

Grâce à deux copies que l’écrivain avait mises en sécurité chez des amis, ainsi qu’à la complicité d’Andreï Sakharov et de son épouse, le roman sera édité en russe à Lausanne, en Suisse, en 1980, avant que ce Guerre et paix du XXe siècle ne paraisse en français en 1983, apportant à son auteur une célébrité tardive.

Vassili Grossman, lui, est mort d’un cancer en 1964, sans avoir jamais adhéré au Parti communiste.

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