Lieux de mémoire - Compagnon d'Ulysse

Quels sont les lieux privilégiés d'un écrivain? La pièce où il écrit? le paysage où il rêve? les mots qu'il aligne? Chaque samedi au cours de l'été, notre collaboratrice Guylaine Massoutre, forte de ses lectures et de sa visite des lieux, a exploré le paysage naturel et imaginaire d'un écrivain. C'est à l'historien Pierre Nora que cette série a voulu emprunter son titre, histoire de lui donner le crédit d'une heureuse formule, comme il se doit, mais aussi pour rappeler que littérature et mémoire sont intimement liées. Pour cette dernière incursion de la série, les lieux de Nikos Kazantzakis.

Quand on arrive dans l'aéroport d'Héraklion, en Crète, la plus méridionale des îles grecques, un large panneau, seul au-dessus du carrousel à bagages, invite à visiter la maison du plus fameux écrivain local: Nikos Kazantzakis. Il est né dans la capitale, qu'il appelle, dans son oeuvre, de son ancien nom, Megalo Kastro. La forteresse.

Il est vrai que l'île dresse ses bastions face à la mer, depuis l'Antiquité. Sous elle, un taureau frappe encore parfois de ses cornes. Lorsqu'il mugit, il sème l'épouvante: la bête dévoreuse d'hommes sort aux tremblements de terre.

Si la renommée d'un écrivain mérite une telle invitation, c'est qu'il s'identifie au personnage auquel il a donné vie, Zorba le Grec. Il l'avait fréquenté, vers 1917, alors que c'était un mineur à la truculente personnalité. Maintenant, ce nom résonne partout, immortalisé sous les traits d'Anthony Quinn. Irène Papas et Alan Bates, qui jouait le personnage de l'écrivain dans le film de Cacoyannis, en 1964, lui donnaient la réplique. Tout cela est sorti du roman Alexis Zorba, en 1946, de Kazantzakis.

Zorba, «une grande âme du peuple», disait Kazantzakis à la fin de sa vie, a ouvert son pays à la renaissance culturelle que l'écrivain a tant voulue. Ce bouillant romancier et poète, sa femme Eleni le résume comme «l'homme qui a tout sacrifié à la liberté et à la langue néo-grecque», dans Le Dissident, biographie qu'elle lui a consacrée. Il est aussi à l'origine des films Celui qui doit mourir de Jules Dassin, en 1957, et La Dernière Tentation du Christ de Martin Scorsese, en 1988.

Mais il faut lire son récit autobiographique, Lettre au Greco. On y comprend de quelle semence est sorti l'arbre de sa vie. Son enfance, à la fin des années 1880 et 1890, a respiré l'air féroce des combats qui déchiraient Grecs et Turcs, forgeant l'âme trempée des Crétois.

Poésie du tonnerre

Ce livre fascinant regorge de surprises. La Crète y paraît une terre d'aventures extrêmes et d'inspiration permanente. La spiritualité y a absorbé l'histoire des civilisations qui se sont implantées dans l'île. Là, l'imagination fait éclater la liberté et le non-conformisme qui animent tout grand écrivain, avec une luxuriance que Kazantzakis retourne au peuple dont il vient.

Ainsi, Alexis Zorba est le dialogue d'un lettré et d'un homme simple, unis dans la ferveur des valeurs grecques. Elles s'ancrent à des certitudes: une solide joie de vivre et de discourir, une vision forte des dieux humains et des hommes dieux, l'amour enthousiaste d'une nature lumineuse, aussi généreuse au moment de la récolte des olives et des vendanges que le paradis originel.

La beauté méditerranéenne, incomparable, inonde cette oeuvre. Puisons une poignée de sel grec, crissant dans la Lettre au Greco: «Dans la lumière grecque, le corps n'est plus une matière brute et aveugle, il est traversé par une âme intense qui le fait briller et le rend digne, si on le laisse libre, de prendre tout seul une décision et de trouver le chemin qu'il faut prendre, sans qu'intervienne l'intelligence. Et l'âme réciproquement n'est pas une idole invisible, faite de vent: elle a reçu la sûreté et la chaleur d'un corps et jouit du monde avec un plaisir pour ainsi dire charnel, comme si elle avait une bouche, des narines et des mains pour le caresser.» À réconcilier l'esprit et le corps, l'écrivain crétois a consacré sa vie. Souvent, il a retrempé sa force sur l'émouvant sol de Cnossos, y composant son Odyssée, une épopée de 33 333 vers, parue en 1938.

Joyce avait fini son odyssée en 1922. Quand on traduisit celle de Kazantzakis en français, en 1971, Hubert Aquin brûlait ses cartouches pour se délivrer d'un semblable envoûtement; dans Point de fuite, les sirènes d'Ulysse, croisant près des dangereux rochers d'Aptera, entonnaient encore leur fascinant chant

légendaireÉ

Kazantzakis avait eu le projet de traduire toutes les oeuvres littéraires majeures. Il faillit se perdre dans ce labyrinthe, mais il eut la sagesse de renoncer à ce travail d'Hercule. Toute son écriture s'est pourtant affinée à l'or pur des grandes flammes, avivant son Verbe de créateur aussi sûrement que le diable chauffe la fournaise de Dante en enfer.

La maison du fils prodigue

La maison paternelle des Kazantzakis, dans le village de Varvara, où l'écrivain voyageur revenait fréquemment, n'est qu'à quelques kilomètres de Cnossos. Là se dresse le palais de Minos, vieux de 40 siècles et vibrant de mystères. À Varvara, on n'a pas craint le décalage, en ouvrant les portes d'une plus modeste demeure.

On a su y reconnaître la conscience universelle de l'écrivain: «Il y a une sorte de flamme en Crète, disons une âme, quelque chose de plus fort que la vie et que la mort. Il y a la fierté, l'obstination, la bravoure et en même temps quelque chose d'autre, d'inexprimable et d'impondérable, qui fait que l'on est à la fois joyeux et terrifié d'être un homme.»

Toute blanche de chaux à l'intérieur, avec ses deux étages, la maison ocre abrite un bel ensemble de documents littéraires. Éditions en diverses langues, documents iconographiques, photographies, affiches, manuscrits, correspondance, film documentaire, la collection évite avec intelligence le bavardage et la sanctification. Elle met en valeur un parcours international et un rayonnement humaniste de 50 ans de vie littéraire.

Il faut aller en Crète, où le respect de l'histoire fait partie des traditions et de l'orgueil d'un peuple. On y comprend le lien entre l'accueil d'un étranger, venu découvrir les richesses archéologiques, naturelles et humaines d'une île, et la conscience d'un patrimoine intellectuel, artistique et littéraire né du terroir. Ici, le souvenir et le sens de la postérité ne font qu'un même rapport au temps.

En Crète, la mort passe ainsi au ralenti. Pourtant, comme ailleurs, les hommes y ont amené la destruction. La terre volcanique y a détruit des villes florissantes. Mais en relativisant le bien et le mal, le beau et l'horreur, Kazantzakis a fait oeuvre de civilisation. De l'atmosphère tragique de sa jeunesse crétoise, il a su dégager les aspirations à la liberté, tant politique, civile que morale, qui fondent, en Occident, les plus belles luttes

des Lumières.

Le regard crétois

Ce qu'un D'Annunzio avait vécu comme un mirage, une simple lueur au bout d'un chemin noir, Kazantzakis, qui faillit croire, au début, en Mussolini, le chercha radicalement dans le communisme. Puis, toujours épris de retraite ascétique dans quelque monastère du mont Athos, il crut tranquilliser son âme dans le Christ. En vain. Dionysos l'attendait toujours pour quelque exaltation. Plus près de Nietzsche, il lui fallut trouver la consolation dans l'écriture.

Qui lui prit la main, en route, pour le mener à Assise, où, comme à chaque étape de sa vie, il allait écrire un livre de spiritualité et d'humanité? Un homme, un serpent, une fourmi? Il y a toujours rencontré quelqu'un qui lui passait la pierre philosophale. Elle lui fit connaître Bouddha. Il comprit alors que pour gouverner sa propre démesure et son anarchie, il fallait mettre un monarque absolu au fond de soi. Cette force, ce souffle d'esprit tempère chez lui un furieux goût de vivre et d'embrasser.

En Crète, on est au coeur du monde occidental. L'île abrite les lieux de naissance des dieux — Zeus possède sa grotte au mont Ida, ses anciens cultes et ses légendes. Plus que des ruines, de ce passé nous viennent les fondements de nos codes de lois, les bases de notre rationalité, les principes de notre psychologie, le souffle de notre littérature: Ulysse était sans doute CrétoisÉ

«Le monde entier s'est déployé en moi comme une Crète gigantesque», raconte Kazantzakis. Les Crétois n'avaient-ils pas pensé toutes les luttes à venir? Si Thésée, l'aspirant au trône d'Athènes, y avait occis le monstre Minotaure, n'était-ce pas pour emporter, grâce à la complicité d'une Crétoise, le savoir-faire d'un architecte, Dédale, qui s'y connaissait plus que tout autre dans l'art de bâtir les palais, autour desquels grandissent les empires?

Avant qu'une explosion volcanique cause la ruine de Cnossos, l'île rayonnait sur la Méditerranée, d'Athènes jusqu'en Égypte et, plus loin à l'Est, en Asie mineure. Ensuite, elle a montré que le savoir des hommes n'était pas près de s'y éteindre. À travers les 40 siècles d'histoire crétoise, de l'antique à la vénitienne, sans occulter la terrible guerre civile sous l'occupation turque, les Crétois n'ont eu qu'un coeur, celui de ZorbaÉ

La Crète contient tous les symboles en ses lieux. L'espace virtuel de la mémoire est ici serti dans des fondations lourdes de sens: à Cnossos, Phaistos, Malia, Gortyne, Kato Zakros, le marquage territorial fait resurgir, entre la pierre et les mots, le génie invisible du lieu.

Les vestiges livrent la trace spirituelle d'une organisation intérieure. Elle s'est inscrite dans la durée; une autre volonté la tient accueillante, dans la géographie. L'archéologue la ranime, parfois avec audace, comme à Cnossos, où Evans a rebâti le site et refait les fresques, avec beaucoup de fantaisie. En voilà un à qui les ruines ont parlé!

Éternel retour

La maison d'un écrivain est une coquille vide, une porte d'entrée sur l'imaginaire qu'une oeuvre littéraire bâtit. Antre d'un fou ou cadre d'une muse au travail, elle protège le livre qui relie un esprit à tous les autres. Tout écrivain cherche à transmuer son expérience solitaire en parole universelle. Kazantzakis y a mis tout son souffle. Comme Anne Hébert. Marie-Claire Blais. Marguerite Yourcenar. Julien Gracq. Marcel Proust.

Dans l'archétype de la maison d'écrivain, lorsque la résonance, comme chez Kazantzakis, est paisible, l'inconscient collectif trouve l'image archaïsante et édifiante d'un rassemblement silencieux. Il est bon de commémorer les épisodes fondateurs d'une nation, au lieu qu'ils se dispersent aux quatre vents.

La Grèce s'est battue contre l'envahisseur turc, italien, albanais, allemand. Kazantzakis, personnage complexe, a été de tous les mouvements de libération nationale. De Lénine et Trotski à Nehru, en passant par la Chine — «l'Alma Mater, l'Asie», disait-il à la fin de sa vie —, il a participé à la vie politique grecque, sans cesser de puiser dans L'Odyssée d'Homère et d'en confronter l'éblouissant héritage aux grandes religions.

En 1956, il est membre du Comité international de la paix. Il meurt un an après, âgé de 72 ans. Son oeuvre n'a cessé d'être traduite. En français, elle reprend son élan, tous les dix ans, depuis la disparition de son auteur.

Lettre au Greco, bilan d'une vie

Nikos Kazantzakis

Pocket

Paris, 1997

(1re édition: Plon, 1961)