«Trente jours d’obscurité»: elle écrit au meurtre

Jenny Lund Madsen crée des personnages qui se révèlent tour à tour attachants, impénétrables et terrifiants.
Gallmeister Jenny Lund Madsen crée des personnages qui se révèlent tour à tour attachants, impénétrables et terrifiants.

Célibataire, snob et alcoolique, Hannah Krause-Bendix écrit des romans qui n’obtiennent qu’un succès critique et ne séduisent qu’une poignée de lecteurs élitistes. Si ce n’était des subventions du gouvernement danois et de Bastian, son éditeur et fidèle ami, il y a longtemps qu’elle aurait changé de métier. Or ces derniers temps, l’inspiration n’est plus au rendez-vous. « Correction : ce n’est pas l’inspiration qui lui fait défaut. Elle ne manque pas de matière. Le problème, c’est plutôt le traitement des idées ; sous forme littéraire, bien entendu. »

Contrainte par Bastian de participer à une séance de signature à la foire du livre, Hannah explose en découvrant que Jørn Jensen, son ennemi juré et populaire auteur de polars, est accueilli comme une vedette par des lecteurs venus assister à l’entrevue qu’il accorde à une journaliste qui lui pose en minaudant des questions sans originalité. « Les livres de Jørn manquent d’esprit. Ils sont privés des idées qui font la noblesse et l’originalité de l’individu ; ce sont des réitérations des idées réchauffées et reproduites mécaniquement, à la chaîne », pense de son jeune confrère la romancière quadragénaire.

Il n’en faut pas plus pour que Hannah lui lance un livre à la tête — que Jørn esquive habilement. S’ensuit une féroce joute verbale à la fin de laquelle, à son plus grand étonnement, Hannah annonce ceci à l’assemblée médusée : « Dans un mois, j’aurai écrit un roman policier qui surpassera tout ce que tu as publié. » Flairant le coup de pub, Bastian envoie sa protégée dans le fin fond de l’Islande, chez Ella, une vieille amie ne parlant ni le danois ni l’anglais, afin qu’elle y trouve une source d’inspiration.

Cette amusante prémisse concoctée par Jenny Lund Madsen, scénariste danoise réputée qui signe Trente jours d’obscurité, son premier roman, donnera lieu à un récit aussi improbable que palpitant où l’ironie, le pittoresque et le tragique se côtoient sans se nuire. À peine arrivée dans ce petit village où tout le monde se connaît, la romancière apprend que Thor, 18 ans, neveu d’Ella, a été retrouvé mort. Suicide ou meurtre ? Dépourvue de tact et de subtilité, Hannah se mettra en tête d’aider Erik, seul policier du coin. À ses risques et périls… Et au grand bonheur du lecteur !

Tandis qu’elle se plaît à faire vivre à Hannah des péripéties de plus en plus périlleuses, tout en décortiquant les codes du polar et en se moquant des clichés des mauvaises séries télé, Jenny Lund Madsen insuffle une réelle émotion au drame familial qui se joue en parallèle de l’enquête et du défi littéraire. Ce faisant, elle crée des personnages qui se révèlent tour à tour attachants, impénétrables et terrifiants. Épousant le regard de son héroïne détestable, mais combien divertissante, elle fait apparaître les paysages hivernaux tantôt sous leur jour féerique, tantôt sous leur jour hostile. Il en va de même pour l’atmosphère paisible, qui deviendra peu à peu glaciale puis carrément anxiogène. En résulte un singulier polar nordique noir au charme dépaysant.

Trente jours d’obscurité

★★★ 1/2

Jenny Lund Madsen, traduit du danois par Mathis Ferroussier, Gallmeister, Paris, 2022, 466 pages

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