Istanbul et les petits moulins à vent

Nous avons passé quelques jours à Cappadocia, admirant les formations rocheuses, les cathédrales étaient creusées à même le roc, puis nous sommes arrivées à Istanbul.
Photo: Marin Blanc Nous avons passé quelques jours à Cappadocia, admirant les formations rocheuses, les cathédrales étaient creusées à même le roc, puis nous sommes arrivées à Istanbul.

Dans l’avion qui nous menait de Lyon à la Turquie, nous nous sommes assises, ma copine et moi, à côté d’une femme avec qui nous avons commencé à discuter, de nos métiers, de là où nous habitions. Quand elle nous a demandé si nous étions mariées, T et moi avons bien compris qu’elle ne voulait pas dire « mariées ensemble », mais « mariées à un homme ». « Non », avons-nous dit, puis elle nous a répondu que nous étions jolies, que ça viendrait, que nous étions encore jeunes. Nous en avons rigolé un peu, par la suite, de notre relation qui n’était même pas une possibilité pour cette femme pourtant manifestement remplie de bonnes intentions. Partout dans le monde, l’hétérosexualité est une norme qui rend invisibles dans son sillage tous les autres types de relations.

C’était ma première fois, en Turquie, et j’ai été happée par le pays tout en sachant que les quelques jours que j’y ai passés sont loin d’être suffisants pour prétendre à une connaissance en profondeur des lieux. La Turquie est immense, complexe, remplie de contradictions. Elle a une histoire abyssale que je ne connais que par bribes. J’y ai tout aimé : les paysages, le raki, la soupe corba, tous les prétextes que tout le monde trouvait pour nous offrir du thé. Nous avons passé quelques jours à Cappadocia, admirant les formations rocheuses, les cathédrales étaient creusées à même le roc, puis nous sommes arrivées à Istanbul. Le 26 juin, nous avons voulu aller au défilé de la Pride. Durant 20 ans, le défilé a eu lieu, mais depuis l’arrivée du président actuel, les conditions de vie des personnes LGBTQ2S+ se sont dégradées. On fait état de violences, d’intimidation, d’un sentiment d’insécurité croissant. Depuis 2014, la Pride est annulée. La haine envers les personnes queers prend différentes formes. Par exemple, en 2020, Netflix a annulé la production d’une série locale, car le gouvernement demandait qu’on enlève du scénario un personnage gai. Pourtant, les relations entre personnes de même sexe ont été légalisées en 1858 durant l’Empire ottoman…

Les gens allaient se réunir malgré l’interdiction, avions-nous entendu dire. Nous nous sommes promenées, à l’affût, dans les rues de Beyoğlu, mais très vite, la situation m’a semblé devenir anxiogène : à chaque coin de rue se trouvait un cortège de policiers, qui semblaient chaque fois de plus en plus armés. Certaines rues étaient bloquées, nous ne trouvions plus notre chemin, on nous interdisait le passage avec un air menaçant. C’était de mauvais augure. Finalement, nous avons trouvé le moyen de sortir des barrages et nous nous sommes sauvées en prenant un ferry qui traversait la Marmara pour se rendre jusqu’à la partie asiatique de la ville. Là, j’ai caressé des chats et ai regardé sur Instagram, horrifiée, la Pride être déclarée illégale en quelques minutes et les arrestations de masse : entre 200 et 300 personnes, selon les sources. Les gens étaient sortis, avaient fait valoir la légitimité de leur existence, avaient été rabroués, et j’ai pensé à leur courage, moi qui n’avais pas osé marcher avec eux, malgré ma chance d’avoir un passeport qui me protégerait de bien des choses, le pire advenant.

Dans la ville, la journée de la Pride, dans les boîtes à fleurs de nombre de maisons, de petits moulins à vent en plastique étaient plantés. Ils étaient multicolores, aux couleurs des diversités de genre et d’orientation sexuelle. Dans ce geste discret, mais tangible, j’ai vu une manifestation de solidarité qui m’a donné espoir. La ville trouvait le moyen de manifester sa solidarité envers ses enfants avec une poésie fragile. C’était à la fois peu et beaucoup.

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