À bas la honte!

Quelque chose de puissant émane de Nos hontes vous reviendront armées. L’honnêteté, la lucidité et aussi l’audace du propos touchent en plein coeur à la lecture de récits très intimes, souvent douloureux, sur le viol ou le rejet. Dans son essai collectif, Mélodie Drouin a réuni six voix, auxquelles elle a ajouté la sienne, afin d’explorer le sentiment de honte pour mieux en dévoiler les racines sociales.

« Je voulais une diversité des propos et des formes, explique d’emblée l’autrice militante. Je voulais que l’on soit au plus près de la réalité, sans fioriture ni flafla. C’est pourquoi chacun des textes narre une histoire personnelle, mais toujours avec un éclairage social ou politique. »

Au fil des pages, le lecteur découvre ce très complexe sentiment de honte à travers le regard de chaque auteur et autrice abordant tantôt la violence conjugale et sexuelle, tantôt le racisme ou la grossophobie. Poèmes en prose, réminiscences autobiographiques, souvenirs crus et réflexions frontales — où se mêlent différents niveaux de langages de l’oralité en passant par le joual —, l’ouvrage réunit le fond et la forme. « Ça fait du bien de varier la tonalité », dit Mélanie Drouin.

Le livre fait également la part belle aux expériences éclectiques et brutales, comme celle douce-amère de Mélodie Nelson (le regard des hommes sur le sexe féminin) ou celle post-traumatisante de Martine Delvaux, en bête de proie. « Je trouve cela important de pouvoir représenter différents types d’écriture pour "déhiérarchiser" les plumes », lance Mélodie Drouin en entrevue avec Le Devoir.

Un parcours à la fois inclusif et universel qui, selon l’autrice, donne de la force à la littérature lorsqu’elle devient « agissante ». Le titre Nos hontes vous reviendront armées renvoie à l’image d’une arme de défense de plus en plus puissante des victimes. « Comme un boomerang qui se dirige contre les bourreaux et les dominants, imagine-t-elle. Il y a également cette idée de la pluralité des hontes, car il n’y a pas qu’une honte. »

La présence d’Édouard Louis

Derrière l’essai collectif, on décèle la présence d’Édouard Louis, écrivain qui a bousculé les lettres françaises en 2014 avec son ouvrage coup-de-poing En finir avec Eddy Bellegueule (Seuil), une oeuvre autobiographique écrite à 21 ans et dans laquelle le jeune auteur revenait sur son enfance marquée par la pauvreté, la violence, l’homophobie et la honte qui en découle, d’abord la honte sexuelle et, plus tard, sociale.

Mélodie Drouin ne cache pas son admiration pour Louis, dont son ouvrage est inspiré. Elle a d’ailleurs consacré son mémoire de maîtrise à son travail sociologique. « Ses textes sont basés sur la question de l’exclusion et sur la reproduction de la violence, dit-elle. Je me suis rendu compte à mon tour que la honte était aussi un grand moteur pour l’exclusion. Au fond, c’est cet enjeu qui m’intéresse. »

Pour la petite histoire, dès son projet en tête, Mélodie Drouin a pris contact avec Édouard Louis. Ce dernier l’a poussée, par messages interposés, à aller jusqu’au bout de son aventure littéraire et ira jusqu’à saluer la parution du livre sur les réseaux sociaux. « On s’est vus pour la première fois à New York en mai dernier durant la présentation de sa pièce Qui a tué mon père ?, dit-elle. Je lui ai apporté un exemplaire du livre, dont il a dit ensuite beaucoup de bien. »

Véritable figure tutélaire, Édouard Louis est présent dans l’essai à travers de courtes citations tirées de son propre corpus. Elles sont dispersées entre chaque chapitre et agissent comme un lien organique. « Je crois que la meilleure façon de se débarrasser de la honte est de parler d’elle », peut-on lire à la page 102, juste avant d’entamer le récit poétique de l’écrivaine Mariève Maréchale.

Une envie de frapper fort

 

En triturant par les mots les origines de la honte pour tenter de mettre à nu son mécanisme sociologique, l’essai collectif donne avant tout des pistes de compréhension. « Prenez la grossophobie, indique Mélodie Drouin. Lorsque je vois certains regards gênés posés sur moi, je comprends aujourd’hui que c’est le miroir des craintes et de l’embarras de ces personnes. Quand on saisit tout cela, c’est plus beaucoup facile de se détacher de sa propre honte. »

Avec son ouvrage, Mélodie Drouin avoue avoir eu envie de « frapper fort », d’aller le plus loin possible afin de laisser tomber sa honte, comme on se débarrasse d’une vieille peau, et accueillir enfin le « début d’autre chose ». L’autrice de 31 ans a elle-même puisé au plus profond de l’intime en racontant son agression sexuelle, mais a trouvé la force dans le groupe d’écrivains qu’elle a constitué. « L’ouvrage collectif, c’était un peu un prétexte pour partager mon témoignage après quatre ans de silence, confie-t-elle. C’était peut-être pour me sécuriser si je me suis entourée d’autres collaboratrices et collaborateurs, pour qu’on fasse le chemin ensemble. »

La honte doit changer de camp, entend-on souvent depuis le mouvement #MeToo et la libéralisation de la parole. D’accord, mais encore ? rétorque Mélodie Drouin. « Je partage ce slogan, dit-elle. Mais c’est plus difficile à faire qu’à dire. » Au-delà des formules, elle souligne ne pas aimer les « logiques circulaires » qui n’ont pas d’effets mesurables. « En tant que victime ou survivante, tu réussis à sortir la tête de l’eau, et puis soudainement, il y a l’agresseur ou les membres de son entourage qui te renvoient au silence en t’accusant de mentir. Il y a, derrière, toute une question systémique. »

Et cela vaut autant pour le racisme que pour le sexisme ou l’homophobie, observe l’autrice. « J’ai l’impression qu’on oublie souvent de rappeler qu’un système est constitué d’une multitude de gens avec différents rapports de force. » Mélodie Drouin espère que l’ouvrage sera « une main tendue » vers celles et ceux qui en ont le plus besoin.


Nos hontes vous reviendront armées 

Mélodie Drouin, Hamac, Montréal, 2022, 128 pages



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