«Journal de nage»: en eaux libres

Du début juin 2021, date de son premier bain de mer de l’année, jusqu’au 29 août, l’écrivaine de 77 ans se baigne presque chaque jour dans la Méditerranée, notant ce qu’elle voit, ce qu’elle lit et ce qu’elle éprouve.
Photo: Philippe Matsas SEUIL Du début juin 2021, date de son premier bain de mer de l’année, jusqu’au 29 août, l’écrivaine de 77 ans se baigne presque chaque jour dans la Méditerranée, notant ce qu’elle voit, ce qu’elle lit et ce qu’elle éprouve.

Nager, penser, rêver seraient-ils différentes étapes d’un seul et même mouvement ? C’est ce que semble croire l’écrivaine française Chantal Thomas, qui vient d’être reçue à l’Académie française dans le fauteuil de Jean d’Ormesson — autre grand nageur devant l’Éternel.

C’est avec un Journal de nage qui sent l’écume et le sable qu’elle plonge dans le sillage de son Souvenirs de la marée basse (Seuil, 2017), récit où elle faisait un portrait inspiré de sa mère en nageuse intrépide et infatigable.

Pour la romancière des Adieux à la reine (Seuil, prix Femina 2002), spécialiste de la littérature du XVIIIe, ce qui était une façon de lutter contre le confinement devient vite une forme de respiration. C’est ainsi que du début juin 2021, date de son premier bain de mer de l’année, jusqu’au 29 août, installée à Nice (le « pays de l’été »), l’écrivaine de 77 ans se baigne presque chaque jour en eaux libres dans la Méditerranée, notant ce qu’elle voit, ce qu’elle lit et ce qu’elle éprouve.

« L’été, à Nice, je me réveille en trois fois, une première fois quand j’ouvre les yeux (les chants des oiseaux, à l’aube, ont déjà fissuré l’enclos de mon sommeil), une deuxième avec le café, une troisième, la plus vivifiante, le véritable éveil : quand je plonge la tête dans l’eau. »

Les nageurs et les amoureux de la mer le savent : on ne se baigne jamais deux fois dans les mêmes eaux. Pour Chantal Thomas, « chaque matin contient une occasion de départ et une chance d’aventure, émotive, intellectuelle — la recherche d’une certaine qualité de vibrations ».

Nageuse passionnée et lectrice assidue, elle est accompagnée cet été-là du Journal de Kafka, du Fenua de Patrick Deville (« irrésistible invitation à partir »), de Héros et nageurs de Charles Sprawson, ou même de Bains de mer, dans lequel Paul Morand énumère les lieux et les pays où il a nagé.

Nager, c’est aussi se rappeler — si on l’avait oublié — que l’on a un corps. À Nice, en face du célèbre hôtel Negresco, à quelques coups de brasse de la plage du Corsaire, devant colline du Château, nager dans la mer est pour Chantal Thomas l’occasion d’explorer tous les degrés de la sensation. « Étonnante douceur de l’eau. Effet de velours sur la peau. Une texture éprouvée sous forme de caresse », écrit-elle, attentive à « cette volupté d’entièreté, d’abandon à une immensité qui se charge de vous et de vos ressources de plaisir ».

Et tout comme les mouvements de la nageuse, l’écriture est « le coup de talon qui opère la bascule de la mort à la vie. Elle est la force unique, et mystérieuse, de sauvetage, de salut ».

« La mer n’a pas d’âge, écrit-elle le dimanche 25 juillet 2021. Elle ne procède pas, à l’image des montagnes, par strates successives datables. L’effacement est son principe. Chaque vague annule la précédente. Être propulsé dans l’intemporel constitue un élément de la joie de nager. » Et puisque la mer n’a pas d’âge, la nageuse non plus n’en a pas. C’est la cure de jouvence parfaite.

Une mouette amerrit en vol plané devant l’écrivaine pour pêcher un poisson ? Le verdict tombe : « Nager rapproche des oiseaux. »

Journal de nage

★★★ 1/2

Chantal Thomas, Seuil, Paris, 2022, 160 pages

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