«La Servante écarlate», roman prémonitoire?

Des militantes du droit à l’avortement, vêtues d’une tenue de «La servante écarlate», dirigent des manifestants lors d’une marche à Denver, Colorado, le 27 juin 2022, quatre jours après que la Cour suprême des États-Unis a annulé le droit à l’avortement.
Photo: Jason Connolly Agence France-Presse Des militantes du droit à l’avortement, vêtues d’une tenue de «La servante écarlate», dirigent des manifestants lors d’une marche à Denver, Colorado, le 27 juin 2022, quatre jours après que la Cour suprême des États-Unis a annulé le droit à l’avortement.

Dans La servante écarlate (1985), roman « culte » de Margaret Atwood, des fanatiques religieux fondent Gilead, une république mise en place pour assurer la survie de l’humanité après une chute draconienne de la fécondité. Dans l’univers dystopique imaginé par l’écrivaine canadienne, chaque femme est réduite à une fonction : épouse, tante, gouvernante, prostituée ou servante. Celles de cette dernière catégorie, seules femmes encore fertiles de la communauté, voient leur corps offert aux Commandants, qui en disposent notamment à des fins de procréation.

Le 24 juin, lorsque la Cour suprême des États-Unis a pris la décision d’annuler Roe v. Wade, l’arrêt protégeant le droit constitutionnel à l’avortement sur l’ensemble de son territoire depuis 1973, les comparaisons avec le roman de Margaret Atwood n’ont pas tardé à fuser sur les réseaux sociaux. Des manifestantes vêtues des robes rouges et des chapeaux à oeillères blancs portés par les servantes ont crié leur colère devant le bâtiment de la plus haute instance juridique américaine, à Washington DC.

Margaret Atwood elle-même, dans sa collection d’essais Burning Questions, compare cet important recul à de « l’esclavage ». « Les femmes qui ne peuvent pas décider elles-mêmes d’avoir ou non des enfants sont réduites à l’esclavage parce que l’État s’arroge la propriété de leur corps et le droit de leur dicter l’usage qu’elles doivent en faire », peut-on y lire.

Trois expertes consultées par Le Devoir s’expriment sur la clairvoyance de Margaret Atwood et réagissent à des passages particulièrement marquants du roman.

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« Notre fonction est la reproduction : nous ne sommes pas des concubines, des geishas ni des courtisanes. […] Nous sommes des utérus à deux pattes, un point c’est tout : vases sacrés, calices ambulants. »

 

Martine Delvaux : De tout temps, le fait que les femmes soient celles qui portent les enfants a servi de prétexte pour qu’on les cloue au sol, les relègue à l’espace privé. L’espace public — l’espace politique, économique, juridique et décisionnel — est l’apanage des hommes. Là où la dystopie se colle à la réalité d’aujourd’hui, c’est dans son traitement de la dénatalité causée par la crise environnementale. Dans la réalité, on commence tout juste à comprendre les répercussions de la pollution sur la fertilité. Dans le roman, on pousse la réflexion à l’extrême ; pour éviter l’extermination de l’humanité, les hommes s’arrogent le droit d’obliger les femmes à porter des enfants. Ce sont toujours les femmes et les minorités qui en paient le prix lors d’une crise.

Francine Descarries : Le roman est fortement inspiré par les images de la Bible et du testament. Dans la vision des dirigeants de Gilead, tu es soit une prostituée, soit une mère. Il n’y a aucune place pour la femme. On retrouve cette même adhésion aveugle à une conception inégalitaire des rapports hommes-femmes dans l’idéologie conservatrice américaine, et ce même refus d’adhérer au consensus scientifique.

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« Comme le savaient les architectes de Gilead, si l’on veut instituer un système totalitaire efficace, ou n’importe quel système, d’ailleurs, il est nécessaire d’offrir certains bénéfices et libertés à tout le moins à une poignée de privilégiés, en échange de ceux que l’on abolit. »

Françoise David : Les deux tiers de la population américaine veulent maintenir le droit à l’avortement, avec toutes sortes de nuances. On se trouve donc devant un véritable kidnapping politique, rendu possible par la nomination de trois juges ultraconservateurs à la Cour suprême durant le mandat de Donald Trump. Neuf juges, en majorité des hommes, ont décidé du sort de millions d’Américaines, dans un rapport de pouvoir totalement disproportionné. Quand les institutions politiques qu’on croit démocratiques confèrent à quelques individus des pouvoirs exorbitants, je dis attention. La démocratie est plus fragile qu’on le croit.

Francine Descarries : Lorsqu’on a bénéficié de certains privilèges pendant trop longtemps, on vient à les considérer comme des droits. Les femmes, lorsqu’elles réclament leur place, révoquent des privilèges. À l’Assemblée nationale, par exemple, si on exige la parité, il y a 50 hommes qui auraient été élus il y a 20 ans qui ne le seront plus. Ça ouvre la porte à toutes sortes de discours et d’idéologies masculinistes qui peuvent être renforcés par les autorités en place pour se maintenir au pouvoir. C’est ce sur quoi Atwood nous met en garde.

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« Vous êtes une génération de transition, disait tante Lydia. C’est pour vous que c’est le plus dur. Nous savons quels sacrifices sont attendus de vous. C’est dur quand les hommes vous humilient. Pour celles qui viendront après vous, ce sera plus facile. Elles accepteront leurs devoirs de bon coeur. »

Martine Delvaux : On n’est pas encore dans cet état d’oeillères aux États-Unis, même si la Cour suprême a limité le droit à l’avortement. Sa conscience est encore possible. On n’a pas encore atteint la pensée, l’imaginaire. Les femmes ont toujours trouvé des moyens de mettre fin à leur grossesse, et ça va continuer. Avec l’adaptation du livre en série, on voit la pensée d’Atwood en évolution. Alors que le roman avait plus des allures de testament, la série — et sa popularité — ouvre un chemin vers l’espoir et la révolution.

Françoise David : Margaret Atwood a écrit son roman avant l’avènement des réseaux sociaux. Aujourd’hui, il y a toute une jeunesse qui est consciente de ce qui se passe ailleurs, et qui a le pouvoir de la révolte. On l’a vu dans des pays où l’éducation est extrêmement rigide, comme en Iran. Tout recul donne l’occasion de changer les choses. Aucune dictature n’est éternelle.

En entrevue, Margaret Atwood a déjà mentionné que l’idée du livre avait germé d’une question toute simple : que se passerait-il si ? En s’inspirant du régime totalitaire mis en place en URSS, elle a imaginé un univers où la politique est dominée par le religieux, et où le pouvoir est détenu par une poignée de gens qui imposent leur idéologie. Et cet univers n’est pas si loin des États-Unis d’aujourd’hui. Donc, que se passe-t-il si toutes les frontières mises en place pour protéger nos droits et libertés tombent ? Avec la question de l’avortement, une première barrière indispensable à la sécurité des femmes est tombée, ce qui les renvoie à une vision théocratique et conservatrice de leur rôle. On sait déjà que la Cour suprême compte aussi s’attaquer au mariage gai et aux droits des groupes LGBTQ+.

— Francine Descarries, professeure de sociologie à l’UQAM et spécialiste en études féministes

 
 

La servante écarlate parle à la fois du passé et du futur. C’est un rappel, pas seulement une mise en garde. Margaret Atwood s’est basée sur des faits réels pour imaginer ce qui pourrait nous arriver. Elle a prédit un recul, un retour en arrière. Ce qui se passe aujourd’hui, c’est en quelque sorte l’avènement d’une proposition futuriste, non ? Les dominants cherchent toujours à refouler la liberté des autres. C’est le principe de la guerre, on connaît ce mécanisme par coeur. Et, si on peut reculer, ça veut dire qu’on peut avancer. Il y a donc de la place pour l’espoir.

— Martine Delvaux, professeure de littérature à l’UQAM, romancière et essayiste

Margaret Atwood est visionnaire, et son roman témoigne d’une grande connaissance de la situation des droits des femmes à travers le monde. À plusieurs endroits, les femmes continuent d’être discriminées, ostracisées, brimées dans leurs droits reproductifs et maritaux. Elle démontre aussi les inégalités qui existent entre les différentes classes sociales. Celles qui vont le plus souffrir de l’invalidation de l’arrêt Roe v. Wade, ce sont les femmes afro-américaines, hispanophones et démunies. Elle met aussi en lumière ce qui attend les femmes et les minorités lorsque l’obscurantisme religieux prend le pouvoir, en plus de réfléchir aux possibles effets de la crise climatique sur nos démocraties.

— Françoise David, femme politique et militante féministe et altermondialiste



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