Bande dessinée: la sélection du mois de juin

Une planche tirée de la bédé «Sarclage», de Geneviève Lebleu
Photo: Éditions Pow Pow Une planche tirée de la bédé «Sarclage», de Geneviève Lebleu

Vive le Kébec en bédé !

Pour cette édition augmentée du deuxième tome de BDQ, ouvrage méticuleux consacré à l’histoire de la bande dessinée au Québec et publié originalement en 2014, l’auteur, scénariste et professeur spécialiste du genre Michel Viau s’attaque à une période créatrice particulièrement fertile au Québec : les années 1970.

Les jeunes boomers ont alors les deux pieds dans la contre-culture et comptent bien se faire entendre en lançant des fanzines et des magazines consacrés au genre de la bande dessinée à saveur totalement locale, afin de contrer l’invasion des superhéros américains, souvent mal traduits et adaptés à la va-vite.

On pense, ici, à la bande de l’Hydrocéphale qui tournait autour d’un pionnier important de la bédé, Jacques Hurtubise, quelques années avant qu’il ne confonde le légendaire magazine Croc. Même si la plupart des initiatives n’ont duré que le temps de quelques numéros, on y a quand même vu éclore nombre de talents qui ont fait, à terme, du Kébec (comme on l’écrivait), un terreau fertile du phylactère.


BDQ, tome 2 Le printemps de la bande dessinée québécoise, de 1968 à 1979
★★★ 1/2

Michel Viau

François Lemay

 

Prendre bien soin de son jardin

Pour sa première bande dessinée, intitulée Sarclage, l’artiste multidisciplinaire Geneviève Lebleu nous invite à pénétrer dans un univers inquiétant aux allures surréelles, sur fond de jardin psychédélique.

Surtout, il ne faut pas se leurrer et se laisser prendre au jeu par cette intrigue qui a tout du banal, celle du thé de l’après-midi partagé entre amies, dans ce qui pourrait être n’importe quel bungalow de banlieue. Cela serait trop simple !

Il est plutôt, ici, question de mari volé, de divorce mal consommé, mais surtout de cet inquiétant jardin qui réussit à prendre le contrôle, pour des raisons tout à fait mystérieuses, de celles qui osent s’y aventurer pour épicer un tantinet leur infusion qui fera tout sauf calmer les angoisses.

Avec un dessin qui n’est pas sans évoquer celui de l’Américain Nick Drnaso (dont l’album Sabrina fut la première bande dessinée à être finaliste pour le prestigieux Booker Prize en 2018), Lebleu signe une belle et angoissante entrée en matière, empreinte d’un style déjà fort personnel.


Sarclage
★★★
Geneviève Lebleu

 

François Lemay

Une histoire tordue

 

Notre privé à vélo tente une énième fois de passer le permis de conduire. Seulement voilà, en plein examen, il aperçoit une jeune femme en robe de mariée qui tente, elle, de se jeter sur le périphérique. Jérôme la sauve in extremis. La rescapée s’avère plus que reconnaissante : elle s’installe carrément chez le serviable binoclard à l’imper Bogart, dans l’appart que celui-ci partage d’ordinaire avec sa Babette adorée, agente de bord souvent absente. Triangle amoureux ? Qu’allez-vous penser là !

Engrenage dangereux, oui, et ramifications inattendues : une histoire tordue, où personne n’a vraiment le beau rôle. Où la spirale de la jalousie passe bien près d’emporter le couple Jérôme-Babette.

C’est la force de cet épisode, le 28e en 40 ans pour l’improbable série policière d’Alain Dodier : on ne sait plus qui croire, alors que le suspense croît exponentiellement. Ouste les déductions, bonjour les émotions fortes et les désirs fous. Qui manipule ? Qui se laisse manipuler ? Seule certitude : pas de permis pour le privé.


Jérôme K. Jérôme Bloche, tome 28 Et pour le pire
★★★★
Alain Dodier

 

Sylvain Cormier

Un piège dont on ne sort pas

 

Et Linus raconte. C’est sous ce pseudo (le Linus de Charlie Brown) qu’on lit d’abord Pierre Christin dans l’hebdomadaire Pilote. Avec son copain Jean-Claude Mézières, il envoie du vrai Far West des reportages dessinés. De l’idée d’un New York inondé surgira leur saga futuriste : Valérian et Laureline. Romancier autant que scénariste (pour Bilal, Goetzinger, bien d’autres), Christin est encore, à 83 ans, l’as des as de l’histoire parfaitement ficelée. Le Pigalle interlope de 1950, dont il fait le personnage central de cette bande dessinée, n’est pas un dico d’argot ni un amas de clichés, mais un piège dont on ne sort pas. À travers le destin d’un jeune gars, Antoine, dit Toinou, fraîchement débarqué de son bled, on plonge dans un milieu pas caricatural, sans pitié. Le trait d’Arroyo, affiné à imiter feu Hubinon dans la reprise « classique » des Buck Danny, travaille au scalpel des pages sépia, d’une précision maniaque dans les enseignes et devantures, mais aussi les tronches. Tandem d’épées : Christin a encore trouvé un complice.


Pigalle, 1950
★★★★ 1/2

Pierre Christin et Jean-Michel Arroyo, Dupuis
 

Sylvain Cormier

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