L’heure du départ

Dans les moments de grande vulnérabilité, difficile de trouver les oeuvres pour s’accompagner.
Photo: Marin Blanc Dans les moments de grande vulnérabilité, difficile de trouver les oeuvres pour s’accompagner.

C’est l’histoire d’une grande fille sensible qui vient de perdre son papa (moi).

La mort est apparue comme une délivrance au bout d’un cancer fulgurant. J’ai découvert qu’elle n’est pas toujours noire ni opaque, qu’elle peut assommer et soulager d’un même élan. Ce texte sera sensible, mais pas lourd — je vous rassure.

Mon père et moi avons en commun d’avoir toujours cherché, souvent trouvé, refuge dans la littérature. En janvier, lors d’une première hospitalisation, dans l’interlude avant le diagnostic d’un glioblastome avancé, il m’a demandé ce que je pensais du dernier Houellebecq.

Dans Anéantir, l’écrivain français met en scène une famille confrontée à la maladie du père. Autant j’avais hâte de plonger dans ce roman, autant il m’a angoissée et fait faire des cauchemars… Je l’ai lâché à la page 322, presque au milieu, avec l’intention d’y revenir pendant les vacances d’été. J’ignore si j’en aurai la force.

Dans les moments de grande vulnérabilité, difficile de trouver les oeuvres pour s’accompagner. Un livre a fait beaucoup de bien à mon père durant ce premier séjour à l’hôpital : Il se fait tard, de Gilles Archambault.

L’écrivain mélomane y confie son désir d’être seul à l’instant de son départ. « Je souhaiterais au moment de mon entrée dans le néant revoir en un éclair des gestes de femme, les tiens, Lise, et entendre des voix d’enfants. Ce serait une mort presque convenable. Mais je serais seul. Ne pas me donner en spectacle. »

Mon père m’a cité ce passage, précisément. Ce roman lui a permis de reprendre son souffle au coeur d’un hiver impitoyable, avant que les médicaments et la maladie le plongent dans une confusion dont il ne ressortirait plus.

Au début du printemps, nous avons appris que les traitements envisagés ne pourraient pas avoir lieu. Deux tout petits Murakami venaient de paraître chez Belfond et parce que mon père était un grand admirateur du maître japonais, j’ai eu le réflexe de m’y accrocher comme à une bouée.

L’un est un recueil de nouvelles intitulé Première personne du singulier et le second, un récit illustré de 80 pages (Abandonner un chat), dans lequel l’écrivain raconte sa relation à son père.

Le mien a réclamé les deux Murakami, mais les tumeurs avaient gagné du terrain et, rendu à ce stade, il n’avait plus la capacité de se concentrer pour lire et ne souhaitait pas que je lui fasse la lecture.

Que peut la littérature devant l’imminence de la mort ? La question m’est tombée dessus avec lourdeur, a commencé à m’habiter, à me suivre. Pour moi aussi, lire était devenu ardu. Même les polars de Connelly, la présence droite et rassurante d’Harry Bosch, son enquêteur, n’arrivaient plus à me distraire.

Un jour d’avril, dans une autre chambre d’hôpital, après une autre hospitalisation, parmi ses effets personnels déposés sur la table portative — verre d’eau, lunettes, palette de chocolat noir, pastilles au citron et boîte de mouchoirs —, les deux plaquettes aux couvertures safranées
 

Sur le livre de Murakami
 

Que tu n’arrives plus à lire
 

Les petites doses de Décadron
 

Alignées en rang serré
 

Ce jour-là, c’est à cela
 

Que nous servira
 

La littérature
 

En mai, j’ai trouvé une pépite de réconfort dans Kaléidoscope mon coeur, recueil de la poète nord-côtière Kristina Gauthier-Landry, rencontrée au Salon du livre à Sept-Îles. À la page 124, il est question d’une « corde immense / pleine de noeuds / la corde retient un bateau / lourd et ça brûle / mes mains » […] / on me chuchote / de lâcher prise / laisser flotter / le bateau sur l’eau / mais je ne veux pas / je ne peux pas / et s’il se fracassait / et s’il se renversait / et s’il se perdait / et si / et si / et si ».

Un appui trouvé dans un poème. Les mots comme un miroir, un lac immobile, reflet pour dire que le moment où il faudra lâcher la corde sera partagé par d’autres, sera parfait et que ce moment est arrivé. Le bateau vogue doucement vers un horizon doré et mon pops au gouvernail porte sa casquette de capitaine.

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