«À la maison»: une prison dorée

Dans son roman, Myriam Vincent aménage, avec un rare doigté, une société encore à naître.
Photo: Jean Turgeon Dans son roman, Myriam Vincent aménage, avec un rare doigté, une société encore à naître.

Il y a moins de deux ans, la proposition originale de son roman Furie valait à Myriam Vincent le Prix des Rendez-vous du premier roman. Son second roman, À la maison, nous invite une fois encore à une prose limpide, au rythme vif, qui explore avec singularité — et beaucoup de finesse —, les dynamiques retorses de la maternité.

L’histoire se présente simplement : une jeune femme enceinte — Jessica, la narratrice — et son amoureux emménagent dans une maison récemment acquise, résolus à y installer leur famille. En pleine crise immobilière et dotés de modestes moyens, ils ont cependant dû accepter certains compromis.

Isolée dans cette maison bizarre

 

Le dernier propriétaire s’est enlevé la vie dans la forêt attenante au terrain et, de plus, tout dans la maison est d’une blancheur qui fait naître, dès qu’on y entre, un troublant malaise : « Je n’y aurais pas cru si je ne l’avais pas vue, et même alors que j’étais devant elle, devant sa réalité concrète de blancheur obstinée, j’avais du mal à comprendre que ce bâtiment était habitable. »

Une grossesse difficile force Jessica à un arrêt de travail hâtif, et elle se trouve isolée dans cette maison bizarre, loin de ses proches.

Les phénomènes surnaturels se multiplient alors — des bruits suspects, de la peinture absorbée par les murs, des ampoules impossibles à changer —, et la maison exerce une emprise sur la narratrice : « Au lieu que la blancheur soit investie de familiarité grâce à nos objets, c’était eux qui étaient contaminés par le caractère étrange de la maison. »

Son anxiété croît, et la « lumière violente » de la maison, qui dévoile « toute personne dans ses angles les moins flatteurs », révèle les craintes de la narratrice : « Le foetus était dans mon ventre, mais c’est moi qui étais enfermée dans lui. »

Après tout, la pression sociale est forte sur les mères en devenir : « Y a-t-il pire chose pour une femme, dans l’imaginaire collectif, que d’être une mauvaise mère ? »

Livrant un combat quotidien contre la solitude, avec son « bien-être qui passait après celui du foetus », Jessica ravale sa misère et les tabous qu’elle sous-tend : « Une peur minuscule, inavouable, mais présente : que l’enfant vive et que cette existence continue d’être ma vie, que je ne retrouve jamais celle qui m’était propre, que je sois mère pour toujours, rien d’autre. »

Une immersion dévorante

 

La maison, plutôt qu’être un abri, coupe la narratrice du monde et l’empêche de s’émanciper : « [La maison] était comme n’importe quel partenaire abusif qui, désespéré de voir sa compagne le quitter, l’insulte et l’agresse, provoquant un éloignement encore plus irrévocable. »

Est-elle réellement hantée ? Après tout, les fantasmes induits par la maternité sont nombreux, et ce ne sont pas nécessairement les fantômes qui viennent tourmenter les jeunes mères.

Loin du pamphlet, cette immersion dévorante nous tient en haleine, nous invitant à considérer ces femmes qui portent encore largement le fardeau de la famille sur leurs épaules.

Avec ce second roman subversif et original, Myriam Vincent aménage, avec un rare doigté, une société encore à naître : « Il faut croire que je suis particulièrement inadéquate. Sinon, il faudrait dire quoi, que c’est le système qui l’est, inadéquat ? »

À la maison

★★★★

Myriam Vincent, Poètes de brousse, Montréal, 2022, 326 pages

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