«Le petit frère»: tragiquement beau

Quarante-cinq ans après les faits, Jean-Louis Tripp raconte dans un long et poignant récit en bande dessinée la mort de son jeune frère, un jour de l’été 1976.
Photo: Fabrice de Bray Quarante-cinq ans après les faits, Jean-Louis Tripp raconte dans un long et poignant récit en bande dessinée la mort de son jeune frère, un jour de l’été 1976.

Après s’être littéralement dévêtu pour les deux premiers tomes de sa série érotico-autobiographique Extases, voilà que l’auteur Jean-Louis Tripp nous offre un morceau de son âme dans Le petit frère, un récit poignant dans lequel il raconte la mort tragique de Gilles, son jeune frère de 11 ans, en 1976. Tragique comme dans être fauché par un chauffard qui prend la fuite en laissant pour presque mort un enfant en plein milieu de la route, en pleine campagne. Aussi bien dire en plein milieu de nulle part.

« En fait, ce que je raconte, moi, c’est la vie. C’est un travail que j’ai commencé avec Extases. Ces livres sont pour moi comme les pièces d’un puzzle qui explore ce qui nous construit en tant qu’être humain », nous dit Jean-Louis Tripp. « Ma manière de travailler, c’est de découper de façon très chirurgicale et, après, d’aller fouiller dans les profondeurs ce qu’il y a en dessous. »

Fuir dans la banalité

 

Et ce qu’il y a en dessous, souvent, ce sont des moments qui viennent nous prendre à la gorge, qui nous plongent dans le deuil. Des moments qui paraissent banals, mais qui viennent ajouter au rituel inhérent à la mort. Comme lorsque l’auteur appelle sa mère, qui sert de mémoire au récit, qui se souvient des détails, pour lui demander ce que la famille a fait en attendant que l’on puisse entreprendre, avec la dépouille du défunt, le voyage de retour vers la maison. « Bon, mon frère est mort, il a été renversé par une voiture, et il y a beaucoup de détails objectifs dont je me souviens. Mais, j’avais quand même des trous de mémoire et, donc, j’ai pas mal conversé avec ma mère pour essayer de combler ces trous-là. J’ai dû lui demander ce qu’on a fait, le lendemain du jour de la mort de mon frère. Elle m’a répondu qu’on avait joué au Monopoly. C’est complètement délirant, non ? Mais c’était notre manière de fuir la réalité. »

La mort de Gilles, elle est évoquée dans Extases, un album précédent. Est-ce que le désir, ou le besoin, d’explorer ce deuil dans un récit vient de là ? « En fait, je n’avais pas prévu d’en parler quand j’ai commencé à faire Extases. Mais, lorsque je suis arrivé au moment de raconter mes 18 ans, je me suis dit que ça avait été trop important pour moi, que je devais au moins l’évoquer. Ce que j’ai fait. Mais l’élément déclencheur est arrivé en mai 2019, lorsqu’une amie a perdu son frère qui avait 29 ans. Et le deuil d’une mort subite, violente, il faut être passé par là pour le comprendre. Mon premier réflexe, lorsque cela arrive à une personne de mon entourage, c’est d’écouter parce que je peux saisir, je suis passé par là. Quelques mois plus tard, il y a eu en France un accident similaire à celui qui a coûté la vie de mon frère. Ces deux événements ont fait en sorte que quelques mois plus tard, j’ai dit à un ami que j’allais le faire, que j’allais écrire un bouquin sur Gilles. »

L’art du kintsugi

Jean-Louis Tripp a aujourd’hui 64 ans. Avait-il besoin d’examiner son propre deuil, avec ce recul, pour mieux le comprendre ? Aurait-il pu écrire le même album à 30 ou à 40 ans ? « J’ai commencé à faire dans l’autobiographie quand j’avais 57 ans. Mais, comme j’assume tout, je n’ai pas l’impression de me mettre en danger quand je me raconte dans un livre. Je n’ai pas peur de montrer ma vulnérabilité. Mais je ne fais pas ça dans le but d’aller mieux, je vais très bien ! En fait, c’est une lectrice qui m’a écrit qui, je trouve, décrit le mieux ce que j’essaie de faire, en comparant mon travail récent à du kintsugi, qui est une technique japonaise de réparation de la porcelaine brisée, recollée avec de l’or. On prend un objet qui est cassé et, tout en montrant les fractures, on fabrique une nouvelle chose encore plus belle ! »

Le grand deuil

Après Extases, sa série en deux tomes consacrée à son rapport personnel à la sexualité, voilà que l’auteur Jean-Louis Tripp nous plante un coup de poignard en plein coeur avec Le petit frère. Ici, il est question du tragique accident qui a coûté la vie de Gilles, son jeune frère qui n’était âgé que de 11 ans, durant les vacances familiales en août 1976. C’est fait avec intelligence et sensibilité, sans user des mécanismes émotifs que l’on retrouve trop souvent dans ce genre de récit, ce qui le rend encore plus troublant.

Et il n’y a pas que l’auteur qui a cheminé dans sa façon de raconter. Il y a aussi le dessinateur, passé maintenant au numérique, ce qui lui permet de prendre des risques, d’essayer des choses qui, autrement, auraient pris beaucoup plus de temps. « Je me suis totalement éclaté ! Sur le plan technique, dessiner au iPad a été une révélation pour moi. On peut revenir en arrière, sans gommer ou gratter la feuille, j’ai pu jouer avec les couleurs, bref, j’avais plus de temps pour me consacrer au sens plutôt qu’à me demander si la technique allait fonctionner. Par exemple, la séquence où j’apprends la mort de mon frère, à l’hôpital, j’ai pu la travailler jusqu’à ce que je sois satisfait, parce que c’était un moment important pour moi. »

Se souvenir, encore

 

Comme la mère occupe une place dans ce récit, autant à titre de personnage que de mémoire réelle, on est en droit de se demander ce qu’elle a pensé de l’oeuvre. A-t-elle même lu l’album, une fois terminé ? « En fait, c’est moi qui lui ai lu l’album, comme ça, j’ai pu respecter son rythme, ne pas faire exprès d’étirer les moments plus difficiles. Elle a quand même été partie prenante tout au long du processus, puisque je lui ai posé beaucoup de questions, sur Skype. Mais elle ne voulait pas voir les dessins que je mettais sur Internet même si elle trouvait que c’était, somme toute, une bonne idée que de raconter la mort de Gilles, de parler de lui. Au final, pour elle, c’est une façon d’honorer la mémoire de son fils disparu trop tôt. »

Et de le garder vivant, en quelque sorte. Parce qu’il peut être vrai, comme on dit, que l’on meurt deux fois. La première, lorsque l’on cesse de respirer, et la deuxième, lorsqu’on dit votre nom pour la dernière fois.

Le petit frère

★★★★

Jean-Louis Tripp, Casterman, Bruxelles, 2022, 344 pages



À voir en vidéo