«Le chemin d’en haut», l'éternel retour à la terre

J.P. Chabot
Photo: Kelly Jacobs Le Quartanier J.P. Chabot

« Au début tu reviens juste enterrer tes parents », écrit J. P. Chabot dans les premières lignes du Chemin d’en haut, alors que son protagoniste fait la route de Montréal vers le Haut Pays, à Rivière-Bleue, traversant des ponts, « quatre heures de champs cordés un sur l’autre avant d’aboutir dans le trou de la forêt ».

La suite, on la connaît déjà. La nostalgie des klaxons et des amours de la ville, la paperasse à signer, les souvenirs qui désarticulent l’enfance, les voisins qui viennent régler leurs derniers comptes, les histoires et les secrets qui s’échangent entre deux grosses quilles de Laurentides, le deuil qui se refuse d’être passager, plombé par les non-dits, les découvertes tardives, les déceptions. Puis, quelque chose nous retient : l’identité qui se fissure, qui cherche dans ses nouvelles crevasses les chemins de l’avenir.

En exploitant un thème presque galvaudé dans la littérature québécoise — celui du retour à la terre —, J. P. Chabot plonge dans les aléas de notre mémoire collective pour mieux montrer du doigt la teneur cyclique de notre histoire. Dans le murmure faiblissant d’une scierie, dans l’exil d’une jeunesse qui cherche à éviter d’être broyée par cette roue inéluctable, l’écrivain esquisse les croquis d’un avenir aussi irrévocable que le passé.

Le deuil, ici, n’est pas celui d’un passé glorieux de colons vaillants et débrouillards, mais plutôt celui de l’idéation d’une époque, peu importe celle qui nous semble la plus rose. Car s’il est faux de croire que tout était mieux avant, le présent et l’avenir ne fleurissent pas non plus sous les promesses.

Extrait

« Tu t’y attendais pas. Ta vie se met en perspective, ses deux seuls événements bout à bout : ta naissance, ta mort. Tu te dis : c’était rien que ça. Plus t’en as long entre les deux, plus t’accumules, plus c’est le désordre. Du bruit, des bruits de corps sur du bruit de fond. Ça continue de remuer, de se mélanger. Des légendes que tu crois, des bouts de passé qui te rassurent un peu, pas assez, tu t’accroches. Les mains te lâchent, tu manques de pogne. Le carton des boîtes, la poussière te fait craquer la peau des doigts. C’est des sensations qui te traversent, des fenêtres qui se télescopent. T’as mal. Des fois, devant ton enfance, tu voudrais mourir. »

L’auteur relate, dans une narration dense, exubérante, orale, la spoliation des corps et des territoires, le pillage et la marchandisation de ces ressources épuisables, leur décrépitude, leur rébellion qu’on s’acharne — individuellement et collectivement — à anesthésier à grandes lampées d’alcool, de démagogie ou de relations publiques. Il raconte ce déni qui, à l’approche de la mort, revêt de plus en plus les habits du regret.

« Tu passes ta vie à marcher droit, à filer doux. À faire tes affaires sus le sens du monde. Tu suis ta ligne, ta petite ligne de rien, tu décroches pas d’un poil de pouce. Une autre journée, tu fais ta petite affaire. Tu passes ta vie, tu penses que tu passes ta vie tranquille à boire ta paye sans dire un mot, tu mélanges pas tes bobettes avec tes bas, pis au final c’est ta vie qui te fait une passe. Tu pars faire un tour de machine, la glace fend, le lac t’avale, tu reviens pas. T’as pas froid une seconde. Toutes les heures inutiles de ta vie pour ce salaire-là. »

La mort, qu’elle soit humaine, sociétale, politique ou environnementale, devient pour l’écrivain un véhicule pour explorer la filiation et la transmission. Il est facile de voir dans la disparition d’une vie, d’un projet ou d’une vision le signe de sa fugacité et de son insignifiance, renforçant le cynisme et le surplace. J. P. Chabot trouve plutôt, dans le passé personnel et littéraire, les traces de ce qui survit au passage du temps, y puisant les forces de s’inscrire dans le présent et d’outrepasser l’éphémère.

Le chemin d’en haut

★★★ 1/2

J. P. Chabot, Le Quartanier, Montréal, 2022, 240 pages



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