Petit tombeau d'André Naud (1925-2002) - Une éthique pour le pape et la liberté pour les croyants

Le pape et les évêques, par leur fonction, sont amenés à se prononcer sur toutes sortes de sujets au nom de la foi et de l'enseignement de l'Église desquels ils sont les porte-parole officiels. Mais, pour ce faire, à quelle éthique doivent-ils soumettre leur parole? Suffit-il d'évoquer «la» vérité ex-cathedra pour répondre à cette question?

Professeur émérite de la faculté de théologie de l'Université de Montréal, André Naud, avant de quitter ce monde le 28 juin dernier, intervenait courageusement dans ce débat avec Pour une éthique de la parole épiscopale. Partisan d'un magistère modeste, «conscient d'être détenteur d'un trésor précieux» et qui «n'a pas à être dénué de toute certitude», mais qui ne doit jamais oublier qu'il porte ce trésor «dans un vase d'argile», Naud incite le pape et les évêques à la prudence dans «les affaires qui relèvent de la Transcendance» et à l'heure d'imposer «des obligations absolues à la conscience». Pour lui, le devoir de loyauté envers la vérité doit absolument s'accompagner de «l'idée de liberté» sans laquelle l'enseignement perd toute crédibilité.

Traitant des «devoirs du pape», le théologien plaide en faveur d'une infaillibilité pontificale circonscrite à des domaines précis (par exemple, écrit-il, il faut faire savoir qu'elle «ne peut s'étendre à des dilemmes relevant de la loi morale naturelle que la Révélation ne tranche pas»), d'une vision de l'unité chrétienne attachée à l'essentiel (la charité) plutôt qu'obsédée par l'orthodoxie intellectuelle et il insiste sur la reconnaissance d'une parole épiscopale libre: «Mais n'y a-t-il pas contradiction pour les évêques à recevoir une mission magistérielle qu'à toutes fins utiles ils ne peuvent pas exercer vraiment sur tant de points qui intéressent la foi et le comportement chrétien, l'Église du milieu dont ils ont la charge, le concret des jours de tant de croyants?» Quelle éthique, en effet, respecterait donc celui qui enseigne une parole sur laquelle repose un interdit absolu d'interprétation?

Le respect de la vérité et celui de la liberté peuvent et doivent se concilier pour que l'on puisse parler de magistère valable. Cette exigence, indique André Naud, nous éloigne de toute «terre de facilité», mais c'est la validité même de la mission en cause qui l'impose. «Pourquoi faudrait-il qu'on n'envisage jamais d'être audacieux», lance enfin le théologien, invitant ainsi le magistère à délaisser un autoritarisme et un conformisme débilitants pour renouer avec une parole épiscopale vivante.

Un nettoyage philosophique

de la religion catholique

André Naud ne fut jamais un théologien assis, tranquille et satisfait. Inébranlable défenseur de la liberté de conscience individuelle, battue en brèche, selon lui, par la rigidité doctrinale de l'Église, il n'a jamais cessé de revendiquer pour les croyants le respect de leur intelligence. Publié à titre posthume, son ultime essai intitulé Les dogmes et le respect de l'intelligence expose avec une sérénité inquiète (cet oxymoron résume bien l'attitude globale du croyant) son point de vue sur la question, point de vue qu'il doit, surtout, à une relecture attentive de l'oeuvre de Simone Weil.

Philosophe intense, complexe et atypique à la pensée résolument chrétienne, Weil, pourtant, refusait d'adhérer à l'Église catholique par le baptême. La raison: «Un malaise de l'intelligence dans le christianisme», dû, selon elle, au fameux dogme qui affirme «Hors de l'Église, point de salut». Très sensible à ce rapport particulier à l'Église «fait de reconnaissance et d'attente, d'un côté; de regret et de méfiance, de l'autre», André Naud y a trouvé l'inspiration nécessaire à son plaidoyer en faveur d'une réforme de l'Église.

Revendication d'une liberté totale face à toute autorité extérieure à l'intelligence, liberté qui «se concrétise par le refus que l'Église puisse obliger à adhérer aux dogmes qu'elle formule», le plaidoyer de Naud (et de Weil) reconnaît la pertinence des dogmes, mais insiste aussi sur le droit inaliénable de questionner et de douter.

Au devoir d'adhésion imposé par le magistère, il oppose un devoir d'attention inconditionnelle et respectueuse qu'il résume en dix règles. Presque mot à mot, cela se lit comme suit: toujours soutenir ce qu'on pense, ne pas adhérer systématiquement, ne pas négliger de prier, être prêt à abandonner n'importe laquelle de ses opinions dès l'instant que l'intelligence recevra plus de lumière, reconnaître l'importance d'un bloc compact de dogmes en dehors de la pensée comme quelque chose d'infiniment précieux, reconnaître que ce bloc est offert à l'attention plutôt qu'à la croyance, dire de l'Écriture qu'elle est «le plus souvent» inspirée, faire confiance aux dogmes, ne pas oublier que ce qui vaut pour les Évangiles vaut aussi pour les dogmes et, finalement, avoir la même attitude d'esprit à l'égard des autres traditions religieuses ou métaphysiques et des autres textes sacrés, tout en ayant le droit d'estimer que la foi catholique est de toutes la plus pleine de lumière.

Fasciné par la pensée de Simone Weil, Naud en présente les assises afin de permettre à ses lecteurs de bien comprendre comment la philosophe en est arrivée à cette position face à l'Église. Il traite, ainsi, de son «goût profond pour le réel» et de son «refus de l'abstraction» en prenant bien soin de citer cette formule: «Le caché est plus réel que le manifeste», et d'ajouter qu'elle écrivait aussi: «Celui qui nie la présence réelle du mystère à jamais impénétrable est plus qu'un naïf, il n'est peut-être pas digne d'être considéré comme un homme»; il traite aussi de son opposition aux «simplifications du savoir scientifique» obsédé par un idéal de puissance; de sa conception de la philosophie comme réflexion sur les valeurs; de sa conviction selon laquelle «ce qu'on saisit dans la lumière de la grâce, on le saisit par la raison»; enfin, de son insistance sur «la nécessité de multiples lectures du réel et de la nécessité de comprendre que toutes les parties de l'âme ne sont pas engagées de la même manière ni au même degré dans chacune de ces lectures».

Ce sont ces assises qui amenaient Weil à réclamer l'établissement d'une «logique spéciale adaptée au domaine des Mystères ou au domaine surnaturel», logique faite de modestie, de discrétion et de tolérance, étant entendu que, pour elle, «le mystère est ce qui est absolument et pour toujours impénétrable et non pas ce qui est provisoirement caché ou non encore découvert». Weil, d'ailleurs, affirmera que le christianisme parle trop, et avec trop d'assurance, des choses saintes.

Éloge de la quête de la vérité recherchée en toute liberté «avec l'aide du magistère», d'une foi en quête de son intelligence et d'une intelligence en quête de sa foi, éloge de la raison alliée à la grâce, de la prière nécessaire et de l'attention portée à l'attention, la pensée weilienne ne pouvait que combler l'indéfectible croyant inquiet qu'était André Naud, qui affirme «avoir trouvé enfin une sorte de bonheur dans [sa] propre foi et dans l'Église [qu'il ne peut] servir qu'en lui proposant de se réformer».

Le théologien est mort, mais il nous laisse un héritage, grâce à ce livre très profond habité par le souci constant de relever un défi colossal: être clair en parlant du mystère de la foi, ce possible bonheur de la conscience chrétienne individuelle.

louiscornellier@parroinfo.net

Pour une éthique de la parole épiscopale

André Naud

Éditions Fides

Montréal, 2002, 64 pages

Les dogmes et le respect de l'intelligence

Plaidoyer inspiré par Simone Weil

André Naud

Éditions Fides

Montréal, 2002, 150 pages