10 (autres) coup de coeur estivaux

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Dictionnaire amoureux du Japon

★★★★

Richard Collasse, Plon, Paris, 2021, 1312 pages
 

Au Japon, le visiteur occidental a parfois le sentiment de marcher — bien souvent en rond — sur une autre planète. Pour atténuer le choc, le gros Dictionnaire amoureux du Japon de Richard Collasse est peut-être l’antidote parfait. On ne pourrait rêver d’un meilleur guide au pays du Soleil levant que ce Français immergé « en état d’apesanteur » depuis près de 50 ans dans la société japonaise. De Sei Shônagon au chanoyu, l’hypercodée cérémonie du thé, en passant par la xénophobie, le baseball, le bento, les « love hotels » et le shintoïsme, l’auteur, tour à tour drôle et érudit, toujours « amoureux », nous convie à un voyage personnel à travers le temps et l’espace, mêlant avec fluidité souvenirs et anecdotes avec les réalités complexes de la culture « multimillénaire » du Japon. Indispensable.

Christian Desmeules

 

Proies

★★★★

Andrée A. Michaud, Québec Amérique, Montréal, 2022, 337 pages
 

Avec Proies, son 13e roman, Andrée A. Michaud crée un autre huis clos anxiogène en pleine nature. On y suit Aby, Jude et Alex. Ils ont 16 ans. En ce week-end de pure liberté qui clôt leur été, ils rient, boivent, nagent, mangent. Autour du feu de camp, bercé par la nuit, Alex raconte un cauchemar sûrement-mais-peut-être-pas, une face blême qui le hante depuis l’enfance. S’élève là cette petite note de fantastique dont la romancière a le secret et qu’elle utilise pour imprégner son réalisme d’inquiétant et d’étrangeté. L’atmosphère se trouble alors. Quelqu’un observe les adolescents. Ils le sentent. À partir d’ici, pensez Deliverance, sans les images de John Boorman, mais avec les tableaux forts et l’atmosphère oppressante que l’autrice peint de ses mots. Un puissant suspense psychologique.

Sonia Sarfati

 

L’équateur d’Einstein Nouvelles complètes 1

★★★★★

Liu Cixin, Actes Sud, Paris, 2022, 592 pages
 

Incontournable, Liu Cixin offre une perspective sur notre planète rarement vue par l’Occident dans L’équateur d’Einstein, le premier de deux tomes en français qui regroupent des nouvelles parmi les meilleures de l’auteur chinois. D’une leçon de stratégie militaire à l’âge de l’électronique jusqu’à la preuve scientifique de l’existence de Dieu, en passant par une humanité confrontée à une vie extraterrestre qui lui est de loin supérieure, l’auteur vous en donne pour votre argent. « De toutes les formes d’expression artistiques et littéraires, la science-fiction est sans doute la plus à même de trouver un écho auprès de publics de différents pays et de différentes cultures », a déjà écrit Liu Cixin. Ce premier recueil de certaines de ses meilleures nouvelles distille une science-fiction rarement vue de ce côté-ci de la Grande Muraille de Chine.

Alain McKenna

 

Premier essai

★★★
Carl Leblancet Théo Leblanc, Hurtubise, Montréal, 2022, 276 pages
 

Les histoires qui font du bien sont plus courantes au cinéma que dans les romans. Et si parfois elles paraissent arrangées avec le gars des vues ou cousues de fil blanc, celle que racontent l’écrivain et cinéaste Carl Leblanc et son fils Théo, étudiant en psychologie, est totalement vraie, à quelques détails près. Truffé de métaphores guerrières, ce récit d’apprentissage raconté à « deux fois deux mains », pour reprendre l’expression de Carl Leblanc, nous emmène à la fois en pleine trépidation sur le terrain de football et dans l’effervescence des gradins au moment où les Aigles, équipe du collège Jean-Eudes, tentent de remporter le Bol d’or. Le meilleur dans tout ça ? Nul besoin d’être un expert du ballon ovale pour vibrer au même rythme que les personnages de Premier essai.

Manon Dumais

 

Impromptu

★★★★

Catherine Mavrikakis, Héliotrope, Montréal, 2022,72 pages

Bientôt, une dégoulinante chaleur sculptera les contours flous de la ville, parfait préambule au court roman de Catherine Mavrikakis Impromptu. Dans une Montréal caniculaire, Caroline Akerman-Marchand entre dans un guichet automatique, où se trouve Karlheinz Mueller-Stahl, son professeur de littérature allemande romantique. Leur premier dialogue, truculent, donne le ton de leur « entretien infini » : une relation inégale où le maître décharge tout son savoir sur l’étudiante assoiffée. Dans cette envolée à l’humour caustique, la littérature flirte avec le désenchantement et les générations s’affrontent dans un choc stérile, mais dans ce grand rire se dessine une autre quête, plus personnelle : celle d’une intellectuelle qui, reconnaissante de son héritage, revendique sa propre indépendance.

Yannick Marcoux

 

La lettre comme fiction de soi. De Saint-Denys Garneau épistolier

★★★
Michel Biron, PUM, Montréal, 2022, 184 pages
 

« Une mélodie pure n’a pas d’auteur : elle est. » Cette phrase qu’Hector de Saint-Denys Garneau écrit en 1940 fascine Michel Biron, auteur d’une biographie du poète (Boréal, 2015). Il l’interprète : « Tel est l’idéal poétique de Garneau : atteindre la musique de son être, mais en s’effaçant lui-même. » Cela s’appuie sur les textes, mais laisse dans l’ombre un élément essentiel de la vie du poète : l’ambiguïté. La découverte de nombreuses lettres inédites de Garneau sur laquelle s’appuie Biron effleure l’ambiguïté de l’orientation sexuelle du poète et celle de son ami l’essayiste Jean Le Moyne, mais elle ne clarifie rien. Seul l’apolitisme de Garneau, déjà connu, s’en trouve confirmé.

Michel Lapierre

 

Première personne du singulier

★★★

Michel Biron, PUM, Montréal, 2022, 184 pages
 

De la grande littérature en format mini, serait-ce le plan de lecture d’été idéal ? Haruki Murakami a renoué ce printemps avec la forme brève et lancé un recueil de huit nouvelles à déguster comme des mochis. Énigmatiques et intimes, ces histoires ont un charme mystérieux qui leur donne l’apparence de tours de magie. Fuite du temps, quête existentielle, irruption du désir : les thèmes chers au maître japonais sont déclinés dans des miniatures où il livre, furtivement, de petits pans de vie. Des nouvelles musicales, distillant une douce nostalgie, qui nous mettent en présence de personnages singuliers, comme ce singe de Shinagawa qui converse avec esprit et vole le nom des femmes dont il est amoureux… À lire aussi pour connaître le truc qui donne accès à la crème de la crème de la vie.

Marie Hélène Poitras

 

Difficult women

★★★★

Roxane Gay, traduit de l’anglais par Olivia Tapiero, Mémoire d’encrier, Montréal, 2022, 352 pages
 

« Les femmes qui expriment des besoins, des désirs, des pensées et des sentiments sont souvent qualifiées de “difficiles” parce qu’elles osent exister », affirmait Roxane Gay, en avril, en entrevue au Devoir. C’est pour célébrer ces femmes qui aiment, jouissent, enfantent, pleurent, crient, dénoncent et rendent les coups que l’écrivaine et militante américaine a réuni, dans le recueil Difficult Women, des nouvelles qui explorent tout le spectre de la violence subie par celles qui se trouvent dans la marge. Dans un style percutant et vif, l’autrice sculpte des héroïnes malmenées et déroutantes, d’une grande authenticité, n’hésitant jamais à tendre la main à l’humanité dans ce qu’elle a de plus vil, de plus laid, et forge ainsi un grand rempart contre la banalisation et l’objectification de la violence. Brillant.

Anne-Frédérique Hébert-Dolbec

 

Mouvements

★★★★

Catherine Voyer-Léger, Prise de parole, Sudbury, 2022, 125 pages
 

Depuis Montfort jusqu’à Tel-Aviv en passant par New York, la narratrice de Mouvements raconte dans un récit bref son incessant et viscéral besoin de bouger. Sillonnant ses souvenirs, elle parvient dans un effort senti à se déposer, à s’amarrer dans sa cuisine trop petite, dans un présent concret que lui impose l’arrivée de sa fille. Mais la route, le voyage, comme une façon de trouver un équilibre, une stabilité, restent centraux dans la vie de cette mère. Dans une langue assumée, une écriture sensible et authentique, Catherine Voyer-Léger dévoile toute la fragilité, mais aussi la force d’une femme qui tente de vivre avec la sédentarité. Présentés sous forme de fragments, comme des parcelles de vie rassemblées, les mots de l’autrice sont accompagnés de photographies, pièces à conviction de ces mouvements fuyants.

Marie Fradette

 

L’ongle le vernis

★★★★ 1/2

Nicole Brossard (textes) et Symon Henry (tableaux sonores), Le Noroît, Montréal, 2022, 104 pages
 

Iel dessine, elle écrit. Iels sont poètes aussi : voici une rencontre qui porte ses fruits autant du point de vue de l’écriture que des images. Nicole Brossard nous offre un texte d’amoureuse, celle des mots et de la vie, celle de la pérennité de certains de ses thèmes de prédilection, celle de l’avenir à prendre à bras-le-corps : « au présent je suis toujours / la même phrase et son silence ». Le livre est beau à feuilleter au gré des lignes musicales, des ponctuations graphiques de l’artiste. Les partitions chromatiques de Symon Henry accompagnent ce tremblé que les phrases possèdent, cette vibration propre à ces liens dynamiques. Il y a là de l’empathie pour l’autre : « l’énigme du poème / est une forme aboutie d’étreinte ». Livre pénétrant.

Hugues Corriveau

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