Fragments

Y’a des matins où tu te regardes dans le miroir et tout ce que tu as envie de faire, c’est de te frapper parce que tu aimerais tant que tes traumas ne mènent plus ta vie.
Photo: Istock / Montage Le Devoir Y’a des matins où tu te regardes dans le miroir et tout ce que tu as envie de faire, c’est de te frapper parce que tu aimerais tant que tes traumas ne mènent plus ta vie.

Le mois de la Fierté

Ces compagnies qui soudainement revêtent l’arc-en-ciel au mois de juin et qui ne savent pas écrire correctement l’acronyme de la diversité sexuelle et de genre.

Laverne Cox est la première femme trans noire à avoir une Barbie à son effigie. Elle raconte que lorsqu’elle était plus jeune, on lui interdisait d’avoir une poupée. Son psy lui a dit qu’il n’est jamais trop tard pour avoir l’enfance que l’on n’a jamais eue. C’est peut-être vers ça où on est amené.e.s finalement : passer notre vie d’adulte à apprendre comment redevenir enfant.

Guérir

 

Y’a des matins où tu te regardes dans le miroir et tout ce que tu as envie de faire, c’est de te frapper parce que tu aimerais tant que tes traumas ne mènent plus ta vie. Tu te dis que si tous les agresseurs et agresseuses devaient payer les thérapies des survivant.e.s, il n’y en aurait plus, d’agressions. Les ongles s’incrustent dans le bois de la commode pour retenir le coup de poing. Avec le temps, ta peau a trouvé un langage pour qu’on ne la blesse pas de nouveau. Avec le temps, tu as intégré la patience des pierres. Tu pleures, happée de compassion pour cette enfant qui surgit derrière ton armure, qui émerge de la forêt pour te dire : « Arrête de tout brûler sur ton passage. Tu es la personne la plus importante de ta vie. Toute cette tristesse apatride ne cherche qu’à t’appartenir. Ces larmes abandonnées au silence, écoute-les maintenant. Elles chantent ta libération. »

Le pardon

 

Tu te souviens seulement de son sourire bordé de lames quand il s’est écrasé sur toi après t’avoir droguée. Et tu profites de cette tribune pour lui pardonner et l’enlever enfin de sur ton corps après huit ans. Je te pardonne toi aussi, la fille dans la piscine qui donne des coups de genoux dans le ventre d’une enfant trans qui ne sait pas qui elle est. Toi aussi, la serveuse du bar qui m’expulse parce que « je fais honte à la condition de la femme ». Je te pardonne aussi, homme qui se précipite sur ma gorge pour voir si j’avais une pomme d’Adam. Je n’ai plus envie que vous habitiez ma mémoire. La honte doit changer de camp. Le pardon n’enlève rien à vos gestes, mais je mérite de vivre enfin sans votre ombre.

Être trans et avoir la COVID / la plus belle déclaration d’amour

Mon amour, ça fait deux ans que je craignais d’avoir la COVID et voilà que je l’attrape. Si mon état se complique et que je suis obligée de rester à l’hôpital à cause de mon asthme, ma pilosité faciale sera ingérable et j’aurai honte. J’ai peur qu’on me mégenre, de tomber sur quelqu’un de transphobe. Et toi tu réponds, avec tes kilomètres de vie qui t’a amené à moi : « My love, I’ll shave you if it happens. » Ta bonté est émouvante. Je pense à nos plaies de fjords venteux qui cachent une promesse sylvestre. Au murmure de l’écorce qui se prépare à plus grand, ça s’entend d’aussi loin qu’un rêve.

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