Casser le moule

Stéphane Gendron a été maire de Huntingdon et a travaillé en politique provinciale et dans les médias avant de tout quitter pour exploiter sa petite ferme.
Marie-France Coallier Le Devoir Stéphane Gendron a été maire de Huntingdon et a travaillé en politique provinciale et dans les médias avant de tout quitter pour exploiter sa petite ferme.

Pour faire face au vieillissement de la population et à la dévitalisation économique de nos régions rurales, il existe peut-être des solutions. Parmi celles-ci : « Le territoire rural ne doit plus être la chasse gardée des productions agricoles », estime Stéphane Gendron.

Sous la forme d’un essai sur l’occupation du territoire et la ruralité, Rapailler nos territoires est un véritable cri du cœur en faveur de la dignité humaine et de la ruralité, « cet immense glacier qui recule au fur et à mesure que la ville gagne du terrain ».

Un premier livre — qui ne sera pas le dernier, un autre étant déjà en préparation — que Stéphane Gendron nous invite à lire comme la longue narration du film documentaire qu’il aurait aimé réaliser sur l’occupation de notre territoire. Un plaidoyer pour la mixité sociale et la cohabitation dans nos campagnes, seuls moyens selon lui d’assurer la survie de notre ruralité.

Pour nourrir sa réflexion, l’homme dit s’être appuyé sur son expérience personnelle. « Depuis quatre ou cinq ans, depuis que j’ai quitté la vie publique folle, je vis à l’heure du temps. On est dans une autre dimension », raconte-t-il en entrevue. Au rythme des éléments et du passage des saisons, celui des oiseaux et de la végétation. « J’ai “reconnecté” avec la ruralité de cette façon-là. Et avec la crise climatique, j’ai remarqué que notre mode de vie rural est lui aussi bousculé, perturbé. »

Né en 1967 à Saint-Jean-sur-Richelieu, fils d’un bûcheron originaire de Saint-Octave-de-l’Avenir en Gaspésie — un village fermé par le gouvernement du Québec en 1971 — et d’une mère maîtresse d’école de rang, Stéphane Gendron a grandi à Saint-Rémi, en Montérégie.

Formé en droit et en histoire, il a aussi étudié à l’École supérieure de musique Vincent-d’Indy ainsi qu’au Conservatoire de musique de Montréal, avant d’être attaché politique de Jean Garon lorsqu’il était ministre de l’Éducation. De 2003 à 2013, Stéphane Gendron a passé dix ans à la tête de la mairie de Huntingdon, « ville de centralité en région rurale » située dans l’ouest de la Montérégie.

Ensuite animateur et chroniqueur dans les médias, habitué des controverses, l’homme raconte avoir mis la pédale douce et pris la clé des champs il y a quelques années, exploitant une petite ferme.

Une expérience qui l’a amené à vouloir déconstruire un certain nombre de mythes. Le retour des petites fermes, le marché local, le circuit court, l’agriculture bio : un mouvement tout à fait louable, lancé aux États-Unis il y a quelques années avant d’arriver au Québec, accéléré avec la pandémie, estime Stéphane Gendron. « Mais c’est une espèce de carte postale, qui se heurte à la réalité du terrain. Ce n’est pas vrai que tu vas faire 150 000 $ sur un hectare en culture intensive. Mais c’est la grosse mode, tout le monde se lance là-dedans. Ça fait partie des mythes de la nouvelle ruralité. » Penser qu’on va pouvoir nourrir les gens avec du bio est un leurre, croit-il. « Malheureusement, on n’a pas accompagné tous ces producteurs-là avec la sécurité du revenu. La petite ferme de proximité n’est pas soutenue. »

Il nous faut « casser le moule », croit Stéphane Gendron, qui dénonce un « droit de veto » accordé à l’agriculture et à son industrie sur le développement des régions depuis 1977 au Québec. « Il faut aussi permettre à la ferme vivrière de bénéficier des mêmes incitatifs fiscaux que ceux qui sont accordés à l’agriculture conventionnelle. »

Et pour éviter le déficit d’autonomie des régions, il suggère aussi de réformer la fiscalité municipale en région. À cet égard, il lui apparaît urgent de revoir le mode de financement des municipalités, principalement basé sur l’impôt foncier (la taxe municipale), un « système qui a pour effet d’institutionnaliser la pauvreté dans nos régions », dénonce-t-il.

« Au fond, poursuit Stéphane Gendron, c’est un livre pour renouer un dialogue entre deux mondes qui se sont perdus. On a l’impression qu’on a un grand pays, mais le Québec, au fond, c’est un peu l’équivalent d’une grande ville américaine et sa banlieue. Il y a deux ou trois pôles urbains et, plus on s’éloigne, plus le clivage arrive. Tu tombes dans un fossé. Nos indices de vitalité économique deviennent de plus en plus négatifs et on a de moins en moins de services. »

Une division, souligne-t-il, qui n’a rien de spécifique au Québec ou au Canada, alors qu’en France, la montée de l’extrême droite et le mouvement des Gilets jaunes sont les symptômes d’un clivage social important.

De la même façon, il écrit que le « triste spectacle qui se déroule sous nos yeux aux États-Unis n’est qu’un prélude à ce que nous vivrons au Québec et au Canada d’ici peu », prédisant une montée de l’extrémisme et de l’intolérance dans la société québécoise. « Les Maxime Bernier et Éric Duhaime de ce monde ne sont pas des accidents de parcours, mais bien les signes annonciateurs d’un avenir troublant », estime-t-il.

Pour assurer notre développement d’aujourd’hui et de demain, nous devrons, pense-t-il, miser sur l’environnement, la mixité sociale, la renaissance de la paysannerie et les nouvelles technologies. Et il estime que la solution doit aussi passer par le repeuplement de nos régions.

À titre plus personnel, l’homme plaide aussi dans son livre en faveur de la « décroissance ». Un enjeu incontournable, dont personne, selon lui, ne veut vraiment entendre parler. « Je rêverais de faire une campagne électorale en promettant aux gens un plan de décroissance. Il faut la partir, la décroissance, si on veut y arriver un jour. Il faudrait dire les affaires plates. C’est bien beau, les autos électriques, mais la vraie question c’est : “as-tu vraiment besoin d’un char ?”. »

« La modernité, écrit-il, nous place devant une alternative : mourir dans la résistance aux changements ou plonger dans un monde encore rempli d’inconnues et renaître. Nous n’avons plus rien à perdre. »

Il déplore qu’il nous manque une personne comme Hauris Lalancette, cet agriculteur au verbe haut des films abitibiens de Pierre Perrault. « Cet homme d’exception avait l’âme de la ruralité. Il l’incarnait simplement, dans toute sa vertigineuse grandeur. »

Rapailler nos territoires. Plaidoyer pour une nouvelle ruralité

Stéphane Gendron, Préface de Dominic Lamontagne, Écosociété, Montréal, 2022, 146 pages



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