«Noa»: Marc Levy et la fragilité de la liberté

Chaque publication d’un roman de l’écrivain français Marc Levy est un événement. L’auteur était de passage à Montréal pour présenter son 23e roman, «Noa ».
Photo: Adil Boukind Le Devoir Chaque publication d’un roman de l’écrivain français Marc Levy est un événement. L’auteur était de passage à Montréal pour présenter son 23e roman, «Noa ».

« Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé… Oh, et puis merde », écrit Marc Levy en exergue de « Noa », troisième tome des aventures des 9, ce groupe de pirates informatiques qui œuvrent au profit du bien et de la liberté, se jouent des puissants pour mieux délier les mailles de la corruption et créent le chaos pour faire éclater la vérité.

Les clins d’œil à la réalité sont en effet légion dans cette trilogie. Après s’être intéressé à la collusion qui s’infiltre dans l’industrie pharmaceutique, à la désinformation sur les réseaux sociaux et au sort des réfugiés syriens, le groupe des 9 s’attelle cette fois à renverser Loutchine, un dictateur qui mène la Biélorussie d’une main de fer, et dont le nom et la personnalité rappellent sans équivoque le président actuel du pays, Alexandre Loukachenko, ainsi que son homologue russe, Vladimir Poutine.

Derrière leur écran, les hackers s’infiltrent en terrain ennemi, dénichent des informations troublantes et cruciales, font tomber des réseaux pour venir en aide à Janice, une journaliste d’enquête qui travaille sur le terrain — directement inspirée de Carole Cadwalladr, cette journaliste de The Guardian à l’origine du dévoilement du scandale Cambridge Analytica.

Sous ses airs de roman d’espionnage au suspense trépidant, la trilogie 9 témoigne de la grande érudition de son auteur — sur l’échiquier international et ses joueurs clés, certes —, mais surtout sur l’humanité, son histoire, ses failles et ses bégaiements.

Attablé au café de l’hôtel où il réside pendant son séjour au Québec pour une tournée promotionnelle, Marc Levy en est probablement à sa vingtième entrevue de la journée. Or, mis à part le fait qu’il en est à son troisième espresso, rien ne trahit la fatigue ou l’ennui. Il répond aux questions comme il écrirait un roman — racontant avec passion les enquêtes qui ont fait naître son histoire, citant un homme politique, analysant les conséquences de la chute de Roe v. Wade, racontant une anecdote romantique, comme celle de cette tante, « rousse, 1 mètre  76, avec l’accent de Jane Birkin », qui lui a offert son plus grand modèle amoureux.

Un grand travail d’enquête

« Cette série a commencé par un travail d’enquête mû par des interrogations qui m’occupaient l’esprit depuis la campagne et l’élection de Donald Trump, en 2016. On a su que des groupuscules de désinformation travaillaient de concert avec la Russie pour influencer les élections américaines, puis les votes en faveur du Brexit. Lorsqu’on s’y intéresse de près, on découvre un mécanisme qui se répète. C’est passionnant. Puis, il y a eu la rencontre avec les vrais 9. Un coup de chance, l’aboutissement d’un travail qui a mené à une mine d’or romanesque. »

Bien que je sois nostalgique d’une certaine sensualité de ma jeunesse — les disques vinyle, les salles de cinéma, les lettres —, je suis loin de croire que tout était mieux avant. Le seul truc qui est vraiment en danger, la vraie régression du XXIe siècle, c’est celle des libertés.

Vu ce travail en coulisse, il n’y a rien d’étonnant à ce que l’écrivain français ait imaginé l’intrigue de «Noa» avant même que Vladimir Poutine déclare la guerre à l’Ukraine. « La dictature se reproduit toujours de la même façon. On a un chef d’État qui cherche à diviser la société pour la neutraliser, qui crée une pauvreté ou l’exploite, qui affaiblit l’enseignement et l’éducation et qui fomente un ennemi imaginaire. On l’a vu chez Trump, on le voit chez Loukachenko, chez Kim Jong-un et chez Poutine, bien sûr. Lorsqu’on surveille les signes, c’est facile de voir venir les coups. »

De Kiev à Londres, en passant par Tel-Aviv, Madrid, Rome, Oslo et Minsk, Marc Levy tisse une intrigue palpitante, lève les draps d’une jeunesse passionnée, se glisse dans les recoins les plus obscurs de la Toile et dévoile l’ampleur de la corruption des grandes puissances à coups de messages cryptés, de codes informatiques, de fausses identités et d’assassinats programmés. Le rythme est effréné, les rebondissements, haletants.

Or, quand on referme le roman, ce qu’on retient surtout, c’est la fragilité de nos acquis, l’ampleur des menaces qui pèsent sur nos libertés et notre démocratie. Une situation qui exige de se retrousser les manches, selon l’écrivain.

« Le monde a toujours été violent. Je crois beaucoup à cette phrase, je ne sais plus qui l’a dite : “Les forces du mal avancent quand les forces du bien renoncent.” On n’a pas le luxe d’être pessimistes. Bien que je sois nostalgique d’une certaine sensualité de ma jeunesse — les disques vinyle, les salles de cinéma, les lettres —, je suis loin de croire que tout était mieux avant. Le seul truc qui est vraiment en danger, la vraie régression du XXIe siècle, c’est celle des libertés. Je pense qu’on devrait enseigner aux enfants que la démocratie est tout aussi fragile que la planète. Quand on lit les conditions de Facebook et Instagram, ce n’est pas normal de hausser les épaules et de croire que cette collecte de données est normale. La Stasi, c’étaient des joueurs de ping-pong à côté de ça. »

Le sort des autres

 

Auteur français contemporain le plus lu dans le monde, Marc Levy a l’habitude des étiquettes. D’écrivain à l’eau de rose, il est soudain devenu engagé, politisé, démocrate. « L’écriture, c’est comme jouer d’un instrument de musique. Plus vous travaillez, plus vous êtes libre dans votre partition. Après huit ans, vous vous mettez à jouer du jazz et on vous dit : “Ah ! Vous jouez du jazz maintenant ?” Alors que c’était toujours là. Je crois que la plus grande confidence que j’aie pu faire dans ma vie d’auteur est dite dans la première phrase du premier tome de la trilogie. Carole dit à 9 : “Dans 20 ou 30 ans, des étudiants se pencheront sur ce que vous avez fait, qu’avez-vous à leur dire avant qu’ils vous jugent ?” 9 répond : “Le sort des autres me préoccupait autant que le mien.” Cette phrase résume tout ce pour quoi j’écris depuis 20 ans. »

En 22 ans de carrière, le prolifique auteur n’a publié rien de moins que vingt romans. Cette fois, l’incertitude dans laquelle est plongé le monde freine son élan. Avant d’envisager la suite, il reste attentif aux moments historiques décisifs qui auront vraisemblablement lieu cet été. « Si Poutine réussit son coup, on se dirige vers une nouvelle guerre froide et ce que ça entraîne d’incertitudes sur le sort de l’Amérique. S’il tombe, Loukachenko tombe avec lui, et il va se passer un truc extraordinaire, le renforcement de l’Europe, le terrassement de mouvances d’extrême droite et un effet boomerang dans le reste du monde ; une grande vague qui balaiera la jeunesse comme à la fin des années 1960. Les révolutions sont contagieuses, et c’est ce dont les autocrates ont le plus peur. »

 

Noa

Marc Levy, Éditions Robert Laffont / Versilio, Paris, 2022, 416 pages

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