Portrait - Quino, franc-tireur de la bédé et de la politique

Il a créé Mafalda il y a quarante ans en Argentine. La fillette, devenue l'emblème de la résistance à la dictature, a fait le tour du monde. Elle continue à se battre, comme son «père», contre l'injustice et les inégalités.

Toutes deux vouent un culte à Mafalda, comme la plupart des Argentins, même si elles appartiennent à des générations différentes. Haydée Alba, l'une des plus grandes chanteuses de tango, arrivée à Paris dans les années 1980, n'a pas oublié qu'aux heures sombres de la dictature qui a sévi à Buenos Aires jusqu'en 1984, la jeune héroïne dessinée par Quino «exprimait ce que pensait la rue». «On ne pouvait pas dire clairement les choses. Mafalda les exprimait et on savait, en parlant d'elle, qu'on était complices. Elle était dans tous les esprits; elle nous habite encore», se souvient la chanteuse. Du haut de ses 26 ans, Ornella Pizzamiglio, éduquée, elle, en Europe, renchérit: «On a tous grandi avec Mafalda; les enfants achètent ses albums dans les kiosquitos, avec les bonbons... En Argentine, chaque famille possède au moins l'un de ses livres. On peut relire ses sketchs à l'infini.»

De tels témoignages continuent à ravir Joaquin Salvador Lavado, dit Quino, 72 ans. «Mon grand plaisir, c'est de savoir qu'à l'époque de la dictature, Mafalda faisait beaucoup parler, dans les cafés comme dans les réunions de famille. Ou lorsque des parents me disent que leur enfant ne lisait pas, mais qu'il s'y est mis en se plongeant dans Mafalda...» Mais Quino s'agace un peu de l'ombre que la série fait à ses recueils de dessins d'actualité, dont la dernière livraison, Un présent imprésentable, vient de paraître aux Éditions Glénat, en même temps qu'une réédition de l'intégrale de Mafalda célébrant les quarante ans du personnage. S'il assure ne «pas faire de différence entre ses dessins», il sait la part de renommée et de notoriété qu'il doit à la gamine délurée et à sa bande de copains, conçus au fur et à mesure de sa courte vie de papier — Manolito, Felipe, Susanita ou Liberté, dernière-née en 1970.

Le succès de Mafalda est d'abord dû aux sujets évoqués: disparités entre riches et pauvres, fracture Nord-Sud, injustice sociale, abus de pouvoir et d'autoritarisme, bêtise en uniforme, sexisme ou pollution de la planète... Bref, le refus du monde tel qu'il est et l'incompréhension face aux décisions et aux choix des adultes. Mais la popularité de Mafalda tient aussi au dessin simple et efficace, en noir et blanc, de Quino — choix dicté par «ses difficultés avec la couleur» —, à la facilité de lecture des strips (gags en quelques cases) racontant les aventures philosophico-politiques de la fillette, et à leur mode de diffusion: la presse.

Une petite star

Mafalda est née en 1964 dans les pages de deux hebdomadaires argentins avant de migrer vers le quotidien de Buenos Aires El Mundo, puis de s'installer dans le magazine Siete Dias. La petite star argentine vivra une brève existence, puisqu'elle disparaît en 1973. «J'étais fatigué d'elle, j'avais l'impression de me répéter. Quand j'ai arrêté, on m'a traité d'assassin!», se remémore Quino. Ce «meurtre» ne l'empêche pas de poursuivre son oeuvre de dessinateur et d'humoriste, commencée avant la naissance de Mafalda. Depuis vingt-quatre ans, il envoie des dessins d'actualité — imperturbablement et toujours par la poste — au quotidien argentin Clarin et à des journaux régionaux.

Paradoxalement, la petite fille aux cheveux noirs et à la robe à pois est inspirée de héros de comics américains: les Peanuts, de Charles M. Schulz, et Blondie, jeune femme moderne conçue dans les années 1930 par Chic Young. Quino admire le premier tout en portant au pinacle les dessinateurs français Bosc, Chaval et surtout Sempé, qu'il met sur un piédestal. Mafalda était promise à faire la réclame d'une marque de réfrigérateur, ce qui ne se fera pas. Vite devenue la coqueluche des lecteurs de la presse argentine, l'héroïne échappe à la censure de la junte militaire argentine. En revanche, les autres dessins de presse de Quino, à qui on avait demandé d'éviter «la religion, les militaires et le sexe» quand il débarqua à Buenos Aires, carton à dessin sous le bras, le contraignent à s'exiler à Milan, en 1976, avec son épouse Alicia.

Partout sauf aux États-Unis

Entre-temps, sa fillette à la langue bien pendue conquiert le monde: l'Italie et l'Espagne, la plupart des pays de l'Amérique latine, la Grèce et Israël, la France, le Canada et même la Chine, Mafalda ayant été la cible d'éditions pirates à Taïwan. Mafalda échoue toutefois à se faire une place au soleil des États-Unis, le premier (et dernier) album de ses tribulations ne s'y étant vendu qu'à 7000 exemplaires. «Je suis trop compliqué pour eux: les Américains sont habitués à un dessin plus simple, plus rapide», concède Quino avec philosophie.

La fillette rapporte fortune et gloire à son «père» et lui permet de s'essayer à d'autres médias que la presse, le livre ou les manuels scolaires. À La Havane, où il se rend en 1984 pour un festival, Quino se lie d'amitié avec le réalisateur Juan Padron et signe avec l'Institut officiel du cinéma cubain une série de dessins animés, les Quinoscopios, dont Mafalda est l'héroïne. Grâce aux télévisions espagnole et catalane, les épisodes de ces dessins animés sont produits et diffusés la même année en Argentine, à Buenos Aires et à Mendoza (ville natale de Quino), pour célébrer le retour de la démocratie.

Le retour de la démocratie en Argentine fait de Quino un auteur adulé et un héros des médias, susceptible de donner un avis sur n'importe quel événement politique. En Argentine, mais aussi en Uruguay ou au Chili. «Dans le cône Sud, je suis une sorte de phénomène; j'appartiens un peu à tout le monde, donc je réponds. Si je ne parle pas à la radio, on m'en veut. Mais si je parle trop, on me reproche de faire de l'humour en abordant des sujets tragiques. Il faut toujours savoir être en équilibre», dit celui qui a signé vingt-cinq albums de dessins, dont une douzaine consacrés à la seule Mafalda, et que l'on invite rituellement dans les festivals de bédé et de dessin du monde entier.

Mais la notoriété n'a pas émoussé l'engagement de Quino, né dans une famille de républicains espagnols émigrés en Argentine, et dont la grand-mère fut l'une des figures du Parti communiste espagnol (PCE). Il a d'ailleurs gardé la double nationalité espagnole et argentine. La guerre, la dictature, la corruption, l'abus du pouvoir et des pouvoirs restent ses ennemis intimes. Pourtant, si son humour reste intact, ses convictions ont un peu perdu de leur force. «Il est difficile de penser que les choses vont s'améliorer, mais il faut y croire quand même. J'ai cru à Kennedy, j'ai cru en Jean XXIII même si je ne suis pas croyant. Je n'appartiens pas à un parti mais je pense toujours qu'en dépit des erreurs, le socialisme reste un système à réessayer, confie-t-il. J'avais 30 ans quand je faisais Mafalda. C'était l'époque de Che Guevara et des Beatles, on croyait encore qu'on pouvait changer: je ne peux plus avoir la même vision. J'ai l'impression que l'humanité fait deux pas en avant et deux pas en arrière. Ce qui ne m'empêche pas de rester un franc-tireur. Je me rapproche de Woody Allen, dont les premiers films étaient plus amusants; mes premiers dessins étaient aussi plus spontanés. Aujourd'hui, ce qui peut amuser le lecteur a pour moi des accents tragiques.»

Quino en cinq dates
- 1932. Naissance à Mendoza (Argentine).
- 1954. Première bédé publiée dans l'hebdomadaire Esto Es.
- 1964. Premiers dessins de Mafalda dans Primera Plana.
- 1965. Les 5000 exemplaires du premier album se vendent en quelques jours.
- 2004. Exposition Quino, 50 ans à Buenos Aires.