Roman américain - La peur du sentiment

Professeur, critique littéraire à la télévision et dans des journaux, David Kepesh rencontre, parmi ses étudiantes, Consuela, fille de riches réfugiés cubains. Devant un esthète qui, à soixante-deux ans, est au seuil de la vieillesse, cette jeune fille de vingt-quatre ans bouleverse une tranquillité qu'il a su préserver tout au long de sa vie.

Il passe en revue les années où il a vécu la révolution sexuelle pendant que les femmes affirmaient leur liberté et la possession de leur corps. Il en a amplement profité. Marié lorsqu'il était encore étudiant, il a divorcé peu de temps après, abandonnant un fils en bas âge. Il s'est appliqué à initier maintes étudiantes à la vie sexuelle. Règne de l'hédonisme, croisements éphémères des corps, à l'exclusion de tout sentiment. L'amour était un mot tabou.

Or, voici que les générations se suivent et ne se ressemblent pas. Au tournant du siècle, libres de liens durables, les hommes et les femmes ne sont cependant pas heureux. Ainsi, les jeunes femmes, prises par leur carrière, n'ont pas le temps de vivre et les hommes en ont peur. Aussi, les uns et les autres sont aux prises avec la solitude.

David Kepesh affirme la primauté du sexe sans parvenir à s'en convaincre. Le corps de Consuela est une splendeur. Conscient des quarante ans qui les séparent, il s'accroche à l'instant et tente de vivre pleinement le plaisir érotique. Or, le sentiment fait irruption. Il est jaloux, a la hantise du jeune homme hypothétique qui viendrait enlever sa jeune amante. Obsédé par la beauté de son corps, il est jaloux de son passé, des garçons qu'elle a fréquentés avant lui. Il se rend compte qu'il perd pied, qu'il avance inexorablement sur la route de la vieillesse, de la baisse d'énergie et de vigueur au moment où Consuela atteint l'apogée de son épanouissement.

Pour éviter une chute prévisible, il décide de mettre fin à cette relation qui a duré un an et demi. La jeune femme ne cesse de le hanter, est omniprésente dans son esprit, et même quand il fait l'amour à d'autres femmes, il ne pense qu'à elle. Il plonge dans la dépression. C'est alors que son fils qui a atteint la quarantaine lui rend des visites intempestives et lui reproche sa fuite devant ses responsabilités d'homme et de père.

David Kepesh revient à son comportement passé, renoue avec le cycle des rencontres confortables où il n'est question que de sexe. C'est alors que Consuela surgit après un silence de six ans. Elle est malade, menacée par un cancer qui frappe ce qu'elle avait de plus beau: ses seins. Il la rejoint, l'accompagne dans sa détresse. Il ne songe plus au sexe. C'est le sentiment, perpétuellement refoulé, qui l'envahit. Il l'accepte même si cela signe sa défaite. Il avance vers la mort, celle-là même qui frappe la jeune femme.

Comme dans ses divers romans, Philip Roth dresse, dans La Bête qui meurt, le portrait d'une société et d'une époque à travers des personnages conformistes ou rebelles. Ne démêlant pas ses contradictions, David Kepesh suit le mouvement, se protège. Il est absent par rapport aux besoins des autres. La mort de son meilleur ami lui restitue une sensibilité constamment refoulée. Les dernières phrases du roman dépeignent sa métamorphose. Il s'adresse à un interlocuteur invisible:

- «Il faut que j'y aille. Elle [Consuela] a besoin de moi. Elle veut que je dorme dans son lit. Elle n'a pas mangé de la journée. Il faut qu'elle mange... Écoute, je n'ai pas le temps, il faut que je fonce.

- Ne fais pas ça.

- Comment?

- N'y va pas.

- Mais il le faut bien. Il lui faut quelqu'un auprès d'elle.

- Elle trouvera quelqu'un.

- Elle est terrorisée. J'y vais.

- Réfléchis. Réfléchis bien. Si tu vas, tu es foutu.»

Il le sait, comme il sait qu'on ne calcule pas sa responsabilité envers l'autre. Dans ce roman, tout en faisant état de la réalité sociale concrète, Roth donne vie à un homme qui affronte l'âge, c'est-à-dire la mort, celle-là même qui atteint la jeune femme. Il accourt à son secours comme si, s'apercevant que la beauté et le plaisir ne sont que des passages, il finissait par découvrir le sentiment et disait l'amour sans trouver les mots pour l'exprimer.