Qu'est-ce que la notoriété? Réponse de Pennac.

Le 33e ouvrage de Daniel Pennac, Merci, est un petit monologue absolument délicieux et hilarant qui conjugue la performance scénique et les indications de jeu sous forme de brèves et vives descriptions. Rien de savant, tout dans l'élégance: Pennac manie l'humour et la plume pour le plaisir de tous.

Ce texte? Il met en scène un artiste, brandissant un trophée, qui vient de recevoir un prix. À cette occasion, il livre ses réflexions en guise de discours, au moment de prononcer les remerciements d'usage. Merci, merci, tout le monde... et ensuite, que dire d'autre? Que doit au juste un artiste à son entourage et à son environnement? Comment se présenter en avant? Les cas les plus variés — personne ne l'ignore — se présentent à la télé...

La situation, mi-sérieuse, mi-comique, donne un prétexte au cabotinage tendre, reconnaissable entre mille chez Pennac. Dans ce monologue de café-théâtre, une convivialité toute parisienne explose dans la bonne humeur, suscitant des éclats de rire et des sourires: le personnage, dans une maladresse touchante, allie clownerie et lucidité, s'avançant en trébuchant au coeur de la société du spectacle, où la réussite exige de donner au public ce dont il se repaît: des images vibrantes, clinquantes et bruyantes.

Exercices de gag

Il y a tant de prix décernés chaque année que la comédie s'impose. Ce lauréat, mal réveillé, peu habitué à subir les feux de la rampe, titube en avant et résiste à l'esprit de parade. Les mots lui manquent, il ne finit pas ses phrases; d'ailleurs, est-ce nécessaire? «Comme un caillou qu'on lance dans une mare, le remerciement fait des cercles... centrifuges, de plus en plus... larges... de plus en plus éloignés du centre.» Chacun peut deviner les poncifs du genre et apprécier l'inventivité de Pennac.

Aussi, dans un esprit qui rappelle certaines réflexions des plus sérieuses de Pascal Quignard sur le mot manquant, l'émotion artistique qui refuse la banalité dérive-t-elle dans des voies moins convenues. Une réflexion sur l'autofiction se dessine, sur le mérite personnel, sur la notion de patrimoine culturel également.

Pennac a l'art de faire rire et penser justement. Sa modestie naturelle a bien résisté au succès. Il fait de l'égotisme un travers collectif, renvoie le monde marchand à ce qu'il est, sans aigreur, sans dénigrer sa chance. Une cérémonie? C'est le prétexte à une rencontre d'amis: la sincérité, l'ouverture et le partage sont les clés qui ouvrent les coeurs.

Le lauréat

Là peuvent se dire les vraies joies de l'artiste: «L'urgence de ce petit coup de burin auquel vous songiez en vous endormant, [...] le son entêtant d'une note qui promet l'harmonie... ce petit rien de plume, une virgule peut-être... » Trois fois rien, oui, c'est de ce peu que naissent les grands enthousiasmes qui font les oeuvres profondes. Encore une fois, Pennac campe un personnage véridique, charnel, intérieur. Sans doute y a-t-il plus que jamais mis de lui-même. Sa littérature donne des pages aux non-dits de ce qu'un lauréat discret sait être le ferment d'un combat, de toute création.

Remercier plus ou moins, la nuance est cocasse. Remercier est aussi un synonyme de congédier. Que veulent dire les prix? Entre le supplice et la lumière, dans la pénombre qu'il ramène à lui, Pennac philosophe en artiste: ce lauréat, «[o]n le jurerait en suspension dans la nuit. Il sourit aux anges». À signaler: l'ouvrage vient de sortir en cassette, dans la collection «Écoutez lire», sous les intonations savoureuses de Claude Piéplu.